Jornal COMBATE - 2 publicações Vosstanie Editions

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quarta-feira, 13 de abril de 2016

Quelques aspects actuels de la question agraire au Portugal

Quelques aspects actuels de la question agraire au Portugal
Gilles ALLAIRE - Michel BLANC- Philippe PERRIER-CORNET
 INRA AVRIL 1977. 

segunda-feira, 7 de março de 2016

Para Uma História da Repressão do Anarquismo em Portugal no Século XIX / Luís Bigotte Chorão


 Vient de paraître aux éditions Letra Livre

Para Uma História da Repressão do Anarquismo em Portugal no Século XIX, de Luís Bigotte Chorão, seguido de «A Questão Anarchista», de Bernardo Lucas. 
Letra Livre, Lisboa, 2016. 16,00€

sábado, 5 de março de 2016

INTERVIEW D'UN MILITANT DU FSMR PORTUGAIS (Interview réalisée le 5 juin 1975)

INTERVIEW D'UN

MILITANT DU

FSMR PORTUGAIS

-

Coup pour Coup n°3 supplément à Rouge n°294



Interview réalisée le 5 juin 1975




Ce premier texte reproduit une interview publiée par un numéro spécial daté de juin 1975 de La Caserne, organe du Front des Soldats, des Marins et Aviateurs révolutionnaires (FSMAR) en France. Le camarade portugais qui répond aux questions est militant du Front des Soldats et Marins Révolutionnaires du Portugal. A la lumière des événements de l'été, et surtout à la lumière de l'apparition du SUV et des luttes qu'il a menées ces dernières semaines, cet interview prend la valeur d'un document hautement significatif. Il met en évidence la lutte entreprise dès alors par ces camarades pour une organisation à la base des luttes de soldats, autonome par rapport au MFA et à la hiérarchie militaire; ce qui n'empêchait en rien les camarades d'utiliser toutes les contradictions du MFA accentuées par la montée de la mobilisation de masse, au lendemain du 11 mars. Soutenue par la LCI, la perspective de construction de comités de soldats était rejetée par la plupart des groupes d’extrême-gauche, soucieux de travailler dans le cadre du MFA, et cherchant avant tout à en influencer les éléments de gauche.


Tu es officier dans l'armée portugaise. Tu es aussi militant révolutionnaire depuis plusieurs années. Peux-tu nous raconter brièvement ton histoire ?

Avant le coup d’État du 25 avril, j'étais déserteur. La désertion était un phénomène de masse au Portugal. Elle reposait sur une contestation de la guerre coloniale qui a touché immédiatement les milieux universitaires dès 1961. Les grandes grèves étudiantes de 62, qui étaient menées par le parti communiste, avaient un contenu nettement anti-colonial. Plus tard, à partir de 67-68, l'opposition à la guerre a pris un caractère encore plus massif. Tout ça, combiné à une émigration extrêmement importante, a fait qu'on s'est mis à manquer de soldats! ! Il ÿ a d'ailleurs une différence à faire entre les déserteurs et les réfractaires : les derniers ne se présentaient même pas! ! Il faut dire que la perspective de 4 ans dans l'armée, dont 20 à 30 mois dans les colonies... Il est difficile d'avancer un chiffre précis, mais globalement on peut évaluer à 100.000 le nombre de déserteurs et de réfractaires...Cette désertion énorme touchait également les officiers miliciens qui sont des appelés et essentiellement des étudiants. Cela a eu des conséquences politiques : les officiers du cadre permanent, c'est-à-dire les professionnels, ont eu des périodes à faire en Afrique beaucoup plus longues. On manquait d'encadrement! Il y a eu une réaction corporatiste qui est, comme vous le savez, une des origines du MFA : les gars voulaient une défense de leur statut de cadre permanent et aller moins souvent en Outre-Mer. Cela dit, même les types qui ne désertaient pas avaient un sentiment anti-colonialiste très clair. Ils étaient, pendant leur période en Afrique, avec les officiers qui commençaient à se poser des questions. Les subalternes surtout : lieutenants, capitaines... ça a fait évoluer les choses.

Ta désertion, comment ça s'est fait ?

La plupart des déserteurs allaient vers la France. Il y avait un grand nombre d'organisations de déserteurs. Beaucoup étaient influencées par les maoïstes. C'est dû au fait qu'avec la Belgique le Portugal est le premier parti communiste a avoir connu une importante scission maoïste en 1964, avec des cadres du comité central, des dirigeants de l'intérieur... Les trotskystes n'ont émergé que plus tard, en 70, et surtout après. En ce qui me concerne, comme j'étais d'origine angolaise j'étais militant du MPLA. Je venais d'arriver au Portugal; mon travail politique était presque exclusivement l'aide au mouvement des colonies. Quand j'ai déserté, je suis allé en France, j'y suis resté jusqu'en 74. Au moment du coup d’État du 25 avril, il y a eu une grande discussion au sein des organisations de déserteurs pour savoir si on rentrait ou pas. Presque tout le monde est rentré. J'étais à Lisbonne pour la manifestation du premier Mai.

Sur quoi portait le débat ?

Le problème était de savoir comment on allait rentrer. Certains pensaient qu'il fallait rentrer après avoir lutté pour obtenir une législation sur la désertion incluant l'amnistie totale et comptant le temps de désertion comme un temps d'armée. Les autres copains, finalement majoritaires, pensaient que la situation au Portugal était telle qu'il fallait mettre le retour à l'ordre du jour tout de suite. C'est ce qu'on a fait! Mais quand nous sommes arrivés là-bas, nous étions illégaux. Ce n'est que le 2 mai 74 que les déserteurs ont été amnistiés, mais ils étaient forcés de faire leur service. Maintenant une nouvelle loi est passée : ceux qui se sont présentés en 74 ne font que 20 mois. Il y a encore à Lisbonne des organisations de déserteurs qui luttent pour que le temps de désertion soit compté comme temps d'armée.

Il y a là un problème réel : cette lutte est importante et, en gros, correcte, mais il faut préciser que, vue l'importance actuelle du travail dans l'armée, ceux qui veulent y aller ne doivent pas pouvoir être empêchés

Comment ta situation a-t-elle évolué ?


Je suis bien entendu allé à l'armée pour y faire un travail, révolutionnaire. Mais en décembre 74, j'ai été envoyé à Timor, en Indonésie, en mission militaire. Il restait une colonie, ils voulaient m'y envoyer! ! J'étais rentré au Portugal pour des raisons politiques, j'étais allé à l'armée pour ces mêmes raisons, et c'est pour elles que j'ai refusé de partir pour Timor. Avec les camarades on a estimé que le mieux à faire était de déserter une nouvelle fois! Je ne me suis pas présenté à l'embarquement : je suis resté pour faire un autre travail politique. Trois mois après, ma famille a été contactée par l'armée. Ils disaient que si je voulais revenir il n'y avait pas de problèmes, qu'il était illégal d'envoyer les ex-déserteurs dans les colonies : une loi interne à l'armée venait de le préciser. Ils ont expliqué que j'avais dû être victime des lubies d'un quelconque officier réactionnaire. Je suis donc retourné dans ma caserne sans le moindre ennui. On me laisse entendre que je vais toucher l'arriéré de ma solde pour 3 mois de désertion! Naturellement je reste officier... instructeur commando.

Peux-tu nous évoquer les différentes étapes de la situation depuis le 25 avril et la manière dont les choses ont été ressenties ou menées dans l'armée ?


Le 25 avril d'abord. Le MFA avait une origine corporatiste. Ce n'est qu'en 73 qu'il commence à se radicaliser. L'organisation clandestine des officiers rebelles est très sérieuse. Ce qu'ils mettent en avant ? Leur opposition aux missions répétées en Afrique; la question du salaire. Ils gagnaient l'équivalent de 2000 francs et trouvaient ça dérisoire par rapport aux profits des colons. Ils avaient, ces types du MFA, une grande méfiance vis-à-vis des miliciens, des officiers appelés. Le MFA n'était composé que de professionnels. Mais, dans certaines casernes, les miliciens ont été mis au courant de ce qui allait se passer.

La police militaire, la police politique, la PIDE n'étaient pas au courant ?

Si, sans doute. Mais incomplètement. Surtout ils craignaient de faire éclater un scandale dans l'armée. Il n'y avait pas de répression frontale. On mutait des officiers soupçonnés. Mais finalement même ça s'est révélé très dangereux pour le fascisme. Par exemple, un gars comme de Almeida, qui commande maintenant le célèbre Ral 1, le régiment rouge de Lisbonne, a fait quatre casernes je crois avant le 25. Et à chaque fois il gagnait des officiers à la perspective du renversement de la dictature. Le malaise était très profond. Mais enfin, d'une manière générale le MFA n'avait pas liens avec les miliciens.
Les miliciens étaient organisés, eux ?

Pas en tant que tels. Beaucoup par contre avaient des liens avec des organisations politiques. Les maos avaient un petit boulot, le MRPP, le « Cri du peuple ». La LCI, qui est trotskyste, avait elle aussi un commencement de travail; dans aucun cas ce n'était un travail de masse. Le PC n'était pas plus avancé. Personne, réellement personne n'avait une intervention structurée. Le MFA s'est construit absolument seul.

Le 25 avril, c'est la chute de Caetano. Après, c'est le déferlement populaire du premier mai. On a toutes les images en tête : la manif gigantesque, les soldats et les marins au coude à coude avec les travailleurs, Cunhal et Soares perchés sur des chars... Mais dans les casernes, comment cela s'est-il traduit ?
Je n'étais pas sur place au moment du coup d’État. Mais j'ai une idée assez précise de comment ça s'est passé : ça a été l'explosion ! Surtout à partir du premier mai; ça bougeait énormément. La question-clé restait la question coloniale. Spinola était très flou là-dessus. Des soldats continuaient à être envoyés en Afrique. Mais il y avait des compagnies entières qui refusaient de partir. Dans les colonies, des pétitions circulaient demandant le rapatriement immédiat. Il y avait des expériences de fraternisation avec les combattants des mouvements de libération, à l'initiative d'officiers miliciens, presque jamais d'officiers du cadre permanent. Dans la lutte au Portugal contre le départ aux colonies, il y avait une très grande liaison avec le peuple. Il y a eu beaucoup de manifs... Il y a eu une manif convoquée par le PAIGC et l'extrême-gauche, appelée très vite. Beaucoup de soldats y ont participé; il y avait même des gars en armes devant le cortège! Le gouvernement qui se mettait en place a été complètement dépassé par les événements. La « reprise en main » a commencé en juin 74.
Surtout après le brisage de la première très grande grève, celle des CTT. A partir de là il y a eu une pause très réelle dans les casernes comme ailleurs. Le PC menait campagne contre les « pseudo-révolutionnaires ». Mais il est certain que la radicalisation dans les casernes a été un peu plus lente que dans les autres secteurs. Ainsi, même le mouvement de lutte contre le départ aux colonies n'a jamais été véritablement structuré.

Après le 28 septembre, les choses s'accélèrent. Spinola, qui apparaissait comme l'homme fort du régime convoque une manifestation de la « majorité silencieuse » : le regroupement de toutes les forces de droite. Comment s'organise la riposte à cette tentative contre-révolutionnaire ?

A cette époque-là j'étais dans une caserne de l'intérieur. Je suis venu à Lisbonne deux jours avant le 28, pour aller à quelque chose d'un peu... suicidaire : une contre-manifestation contre les fascistes. On ne savait pas alors qu'ils étaient armés! Mais on se devait d'interdire cette manifestation de la « majorité silencieuse », en fait des fascistes.

De ma caserne j'avais le contact avec des camarades de Porto. J'y suis allé finalement. Ça a commencé à chauffer dès vendredi, le 27. On a tout de suite constaté quelque chose d'inhabituel de la part du parti communiste. Ses militants sillonnaient les rues en voitures sono pour appeler à manifester, à barrer les ponts. etc... Les trotskystes et les maos appelaient au même genre d’initiatives. Vendredi soir, on a attaqué le local d'un parti de la « majorité silencieuse », le parti libéral... qui est en fait typiquement un parti facho! On s'est tout de suite rendu compte d'une chose : la police n'intervenait pas et l'armée ne sortait pas. Ça montrait qu'il y avait quelque chose d'important qui se passait; d'autant plus que le PC avait une attitude plutôt dure. Nous on ne savait pas trop où on en était. Il y avait un monde énorme : la population avait parfaitement compris l'enjeu. Là où on était, au parti libéral, il y a eu un pillage énorme. On a récupéré beaucoup de papiers sur les liaisons entre le parti libéral et les industriels, etc-... Il n y avait toujours pas d'intervention de la police. On est alors allé sur les ponts. C'était la nuit. J'étais au principal pont de Porto; c'était essentiellement la LCI qui le contrôlait. Il y avait aussi des tas de militants du PC, mais ils suivaient complètement les directives des camarades trotskystes. Il y avait aussi des militants de l'intersyndicale. On arrêtait toutes les voitures et naturellement on les fouillait. On a fait ça sans aucun problème jusqu'à trois heures du matin. On a contrôlé des milliers de gens. On a trouvé des armes. Pas de mitraillettes, mais des carabines, des pistolets et puis aussi des couteaux et des matraques. Personne ne pouvait échapper aux barrages. A trois heures, on a mis la main sur pas mal de types; on ne les gardait pas, mais on gardait leurs papiers, leurs armes, et naturellement leur véhicule était mis hors d'état de rouler! Et puis les flics sont arrivés. Une trentaine. Armés, mais très visiblement emmerdés d'être là. Il faut dire que depuis 6 mois, ils étaient pas mal démoralisés! Leur commandant est venu et il a été voir un responsable de l'Intersyndicale qui était aussi dirigeant du PC. Il nous a tout de suite envoyé l'officier de police; le flic nous a dit : j'ai des ordres de Lisbonne, il faut faire circuler librement les personnes et les biens. » Les biens! Tu parles!... Il ajoute : « On ne va pas se fâcher. On a des ordres. On comprend bien vos Motivations; mais maintenant il faut partir ».

Nous, on lui a expliqué que ce n'était pas à nous de donner une réponse. On a pris un haut-parleur, et on a demandé aux gens présents ce qu'ils pensaient : « On part, oui ou non ? ». La réponse a été très claire... Alors on a demandé aux flics de se mettre sur le côté sagement, et de ne plus nous déranger. Et ça s'est passé comme ça : toute la nuit les 30 flics sont restés contre le mur! Sauf à un moment, le commandant est venu me voir, il m'a dit : «tout de même, vous vous y prenez mal pour le contrôle. Regardez l'embouteillage! ! Vous devriez nous laisser faire, on a plus l'habitude ». Comme ça ne partait pas d'une mauvaise intention on a été polis; mais on a refusé! !

Le climat n'était pas très tendu; plutôt bon enfant. Les maos disaient bien qu'il fallait cogner les flics, mais tout le monde se foutait d'eux. Ils étaient neutralisés. Il n'y avait aucune raison de les cogner... Sur un autre pont, contrôlé par le « Cri du peuple » maoïstes), il y a eu un peu de bagarre. Ils ont d'abord expulsé le PC, et ensuite ils ont été expulsés par les flics. Une grosse défaite morale pour eux !!

Le matin, on est partis. Moi, je ne savais rien de la situation ailleurs. La radio ne marchait pas. J'ai été 'abordé par un groupe qui s'appelle le « mouvement des miliciens », contrôlé par le MES. Ils m'ont demandé des renseignements sur ma caserne, et m'en ont donné sur ce qui se passait à Lisbonne, etc... C'est là que j'ai appris l'arrestation de Vasco Gonçalvès et d'Otelo de Carvalho, la tentative de putsch de Spinola. Ça montrait au moins une chose : le manque de réaction du MFA, son hésitation. Le MFA ne répondait plus à la situation. Les grands vainqueurs du 28 septembre ça a été les militants du PC. Malgré leurs hésitations sur le terrain.

C'est à l'aube que les choses se sont un peu plus clarifiées. Le MFA a fait savoir qu'il contrôlait la situation; mais parce que le rapport de forces avait été inversé par la mobilisation populaire, sans que le MFA y soit pour quelque chose La droite était forcée de reculer. Pendant toute la nuit, les réactionnaires du gouvernement (Spinola etc...) avaient fait savoir que la manif de la « majorité silencieuse » était maintenue. C'est pour cela que nous avions eu la visite des flics à 3 heures du matin. Le ministre de l'information de l'époque, Sanchez Osorio lançait des appels à la destruction des barricades et des barrages : la manifestation devait avoir lieu. La confrontation était parfaitement claire puisque le PC, qui pourtant était au gouvernement, appelait à la mobilisation contre cette provocation. C'est la mobilisation populaire qui a permis de trancher. Elle a vraiment été importante. Par exemple à Setubal (une des zones ouvrières les plus importantes), les camarades ont occupé les locaux de la GNR. Cela s'est passé dans d'autres endroits...

En général la GNR ripostait ?

Non. Ils se laissaient faire; on a pu les désarmer, la plupart du temps sans problème. A Lisbonne il y avait des barrages, mais là non plus on ne voyait pas les soldats... A l'aube, la droite avait perdu. Le Copcon a communiqué un message de Carvalho disant en gros :

« On n'a plus besoin des barrages; nous contrôlons la situation. C'est le Copcon qui prend toutes les affaires en main. Rentrez chez vous ».

Quelles ont été les conséquences du 28 septembre au niveau de l'armée?

Un grand nettoyage!

C'était la deuxième grande vague d'épuration...

La première! ... Enfin pas tout à fait, c'est vrai : la première, celle qui a suivi le 25 avril, a touché des fascistes notoires, indissimulables. Mais enfin, il y en avait encore pas mal après le 25 dans les états-majors, à des postes importants. Le PC s'abstenait de dénoncer ces types non épurés. II ne voulait pas, au nom de la « démocratie »! Après le 28, il y a eu un important nettoyage du commandement dans les casernes.

 Qui impulsait cette épuration ?

Le MFA avait l'initiative dans la plupart des cas. Un grand nombre d'officiers généraux ont été limogés. L'épuration a atteint les rangs mêmes du MFA : il y avait des gens de la démocratie chrétienne dans le MFA!!! Bref, le rapport de forces au sein du MFA devenait très favorable à la gauche, aux ( « tiers-mondistes », aux officiers proches du PC, des socialistes... On voit là apparaître un MFA qui commence réellement à contrôler les fils du pouvoir ; jusque là ce n'était pas le cas. Le rôle d'arbitre de la situation, le rôle de « Bonaparte » comme on dit, c'était Spinola qui le jouait ou du moins tentait de le jouer. Car en réalité Spinola n'a jamais été qu'un Bonaparte en puissance. Il n'a jamais eu les pleins pouvoirs. Il faut bien avoir en tête la grande complexité des organismes de direction de l'appareil d’État après le 25 avril. Entre la junte, le Conseil d’État, le gouvernement, le Conseil des 20, le MFA... les prérogatives se chevauchaient et personne ne savait où était le cœur du pouvoir. Après le 28 septembre, c'est plus clair. Un pouvoir politique se dégage nettement, et c'est le MFA.
A Lisbonne et Porto, pour la première fois, il y a des manifestations de masse contrôlées var le PC, où les mots d'ordre sont : « Peuple-MFA », et « MFA, moteur de la révolution ». Le PC se met à expliquer que le MFA est à l'avant-garde de la révolution. Ce qui est bizarre pour un parti qui se dit lui-même d'avant-garde!!

On passe à une autre phase si tu veux bien. Sur le plan de l'action dans l'armée, il y a deux événements dont on a beaucoup parlé en France et en Europe. Ce sont les deux manifestations où on a vu des soldats adopter des attitudes extrêmement radicales, déterminée, face aux menées réactionnaires. Je veux parler du congrès du CDS à Porto, et de la manifestation à Lisbonne contre les manœuvres de l'OTAN. Peux-tu nous en parler ? Dans ce cadre-là, il y a une question qu'il faudrait commencer à traiter, et qui est assez délicate, c'est celle du Copcon. Son rôle parait assez considérable.

Le Copcon existait avant le 28 septembre; à peu près contrôlé par Carvalho qui aurait la réputation d'être gauchiste. Spinola se méfiait de lui et le Copcon n'avait pas un très grand rôle. Après le 28, le rapport de force change et effectivement le Copcon prend plus d'importance. Mais on y reviendra.

Le 28 septembre la droite perd une bataille. Dans toutes les instances de l'appareil d’État, le rapport de force lui est défavorable. Spinola démissionne (remplacé par Costa Gomes réputé « modéré »), c'est la gauche du MFA et le PC qui prennent l'initiative. Dès décembre, il y a des commencements d'attaques centre le pouvoir économique. Assez prudentes, mais enfin... on parle de nationalisations...

Tout ça est assez favorable à une relance de la mobilisation des masses. Il faut rappeler que de juin, jusqu'à fin 74, les luttes ouvrières (le CTT, Timex, la TAP) étaient relativement en veilleuse. Fin 74, début 75, les luttes reprennent et se durcissent. C'est dans ce contexte qu'il faut restituer les deux faits que tu évoquais dans ta question. Ils caractérisent effectivement la situation.

L'attaque du congrès du CDS a été une attaque de masse. II y avait 40.000 personnes dans la rue, appelées par les maoïstes, la LCI, le PRP-BR, la LUAR, et le MES. Il faut faire un peu l'histoire de cette affaire. Le CDS était le seul parti se réclamant ouvertement de la droite; il regroupait d'anciens notables fascistes. Il devait donc tenir son premier congrès à Porto, le 25 janvier 75. Il avait fait une certaine publicité autour; il y avait de nombreux invités étrangers... A la même époque il y avait des mobilisations ouvrières importantes. C'était aussi le début du mouvement d'occupation des maisons; au niveau de l'armée aussi, un certain nombre de revendications commentaient à se centraliser...

C'est à moment que choisit le CDS pour tenir son congrès. L'extrême-gauche envisage immédiatement une contre-manifestation; mais pas de manière unitaire. 40.000 manifestants se massent autour des locaux du congrès, l'assiègent. C'était un pavillon sportif, dans un parc. Ça a duré toute la nuit. Il y a eu pas mal de violences. On a attaqué les flics; les flics nous on attaqué. Le MES est sorti de la manif dès le début des affrontements.

L'armée est intervenue très rapidement. Ma caserne était tout à côté, une caserne qui a certaines traditions depuis le 25 avril. Les miliciens y sont assez organisés. Les officiers du cadre du MFA y sont forts et presque tous au PC. Les soldats appelés étaient pour la plupart des ouvriers avec une conscience de classe importante, et en général influencés par l'extrême-gauche. C'est ce régiment qui était censé protéger le congrès ! ! Le régiment a fait savoir qu'il ne sortirait pas avec des armes; seulement des matraques... Il y a également des parachutistes de Lisbonne qui sont venus, mais plus tard, à l'aube. Ils ont seulement aidé à faire sortir les congressistes. Je ne sais pas si ces paras appartenaient au Copcon. En tout cas les soldats qui sont venus se sont rangés immédiatement aux côtés de la population. Ils se sont refusés à une quelconque répression. Au contraire quand la GNR a fait une charge à cheval, les soldats ont protégé la manifestation!!

Plus tard nous avons discuté avec des officiers. Certains disaient qu'ils avaient eu peur de se faire tuer et qu'ils craignaient que les armes n'aient été retournées contre les flics. En fait, ça a dû se produire, car il y a pas mal de policiers qui ont été blessés par balles; il n'est pas impossible que certains manifestants y soient pour quelque chose, mais...

Les manifestants étaient armés ?

Certains étaient armés, oui. La LUAR en particulier, et aussi le PRP-BR. Ils ont échangé des coups de feu avec les flics; il y a eu des blessés aux jambes, des manifestants aussi. Les soldats tout en étant résolument du côté des manifestants n'ont pas tiré sur les flics; mais les officiers complètement débordés craignaient beaucoup que ça arrive. Ça c'était à Porto. Ça a été une grosse expérience.

Et Lisbonne maintenant ?

C'était le 7 février. Au moment des manœuvres de l'OTAN au large de Lisbonne (un débarquement était prévu; il a finalement été annulé! !) On disait qu'elles étaient prévues depuis des années, mais enfin, vu la situation, c'était une sorte de provocation...au moins une coïncidence bizarre! !

Il y a eu une campagne contre ces manœuvres menée par l'extrême-gauche. Des manifs : OTAN dehors du Portugal! Portugal Hors de l'OTAN Les maos ont développé une campagne de style très nationaliste, très chauvin... Le MRPP a fait très peu de chose parce que son ennemi principal, c'est le prétendu « impérialisme soviétique ». Mais par contre l'UDP a beaucoup mobilisé, montrant sa réelle implantation dans les commissions de travailleurs à Setubal et Lisbonne.

Une manif a été convoquée, immédiatement interdite par le gouvernement. Pourquoi cette interdiction ? Parce qu'une semaine avant, il y avait eu des problèmes graves avec le PS. La situation était assez tendue;

La manifestation, convoquée à l'appel des commissions ouvrières, rassembla énormément de monde. Aucune banderole d'organisation; seulement celles des commissions de travailleurs. 30.000 personnes étaient là. Nous sommes passés devant les soldats du RAL 1, régiment lié au Copcon. Ils nous ont tourné le dos et se sont tournés vers le Ministère des armées en mettant crosse en l'air et en levant le poing. Tout le monde a compris l’extrême importance de ce geste... D'autant que la manif était interdite!



Est-ce que tu peux parler maintenant du 11 mars ?

Le 11 mars, c'est clair, la tendance gauche du MFA est au centre de l'affaire. Bon, là il faut être un peu précis sur quelques points. Quand on parle de « tendance gauche », il faut voir un certain nombre de choses. Il n'y a pas une relation directe, du moins je ne crois pas , entre ceux qui sont dans l'environnement idéologique du PC ou du MES par exemple, et ces partis. C'est plus empirique que ça. Le MFA est empirique sur tous les plans. Également sur celui de la liaison de certains de ses membres avec les partis. Il y a des groupes qui se forment, mais le contenu est très flou, ces tendances s'affirment ici ou là, mais ne sont pas l'expression d'un groupe extérieur. C'est important à comprendre : les tendances sont fluctuantes. Cela dit, la lutte de classe est impitoyable : certains groupes éclatent; d'autres catalysent certaines aspirations, se clarifient, et deviennent plus forts, plus offensifs. Il est possible que ce processus conduise à un éclatement au sein du MFA entre ceux qui veulent pousser jusqu'au bout le processus révolutionnaire et ceux qui tirent en arrière. Évidemment nous, les militants révolutionnaires, nous faisons tout pour favoriser cet éclatement du MFA. D'autres sont plus prudents; le MES par exemple explique qu'il y a des tendances dans le MFA, mais que le MFA est à prendre dans son ensemble. Il appuie le MFA, donne le mot d'ordre de soutien au MFA dans les manifs. Les nuances de discours sont une chose, mais dans la pratique le MES colle au MFA. Et naturellement ils soumettent les-travailleurs qu'ils influencent à cette stratégie. Dans le travail au sein de l'armée par exemple, le MES est contre les comités de soldats. Selon lui, la classe ouvrière telle qu'elle est n'est pas capable de mener le processus révolutionnaire jusqu'au bout. On a un pouvoir politique, le MFA, et on peut l'obliger à une dynamique de gauche servant la classe ouvrière. Aujourd'hui, faire des comités de soldats c'est attaquer le MFA, c'est contre-révolutionnaire. Toute mystification du MFA est extrêmement opportuniste, extrêmement grave. C'est pourquoi le MES intervient parmi les miliciens extrêmement prudemment, sans heurter le MFA... Il refuse toute confrontation avec le MFA sur le terrain de l'armée. A cause de cela, il est contre tout mouvement d'auto-organisation dans les casernes... tout en soutenant les revendications des soldats! ! !


On est un peu loin du 11 mars . On y vient.

Le 11 mars apparaît dans un moment précis. Celui où la gauche du MFA structurée ou pas, proche du PC ou pas, du MES ou des groupes révolutionnaires, commence à marquer des points. Sur la question de l'unicité syndicale, c'est très clair; mais aussi dans le cadre du débat sur les nationalisations, sur l'extension qu'il fallait leur donner. La droite du MFA, qui est d'une certaine manière l'expression du capital financier portugais, était hostile à ce radicalisme. Le 11 a résolu tout ça. Comment ça s'est passé ? Le 11 a été fait par la droite, les spinolistes. C'est incontestable. Mais je crois que la gauche du MFA était au courant des préparatifs, qu'elle a laissé faire pour pousser jusqu'au bout la clarification. Il y avait sûrement des luttes au sein du MFA sur ce type de problèmes. Par exemple on sait que le PS n'a pas de groupe qu'il influence dans le MFA. C'est son grand problème. Il y a une contradiction évidente avec sa force électorale; alors le PS essaie de faire des pressions; ainsi il avait un contact dans la commission d'enquête chargée du démantèlement de la PIDE (DGS). Le gars leur passait des renseignements. Il a été viré parce que le PS se servait de lui pour faire pression sur certaines personnalités, y compris du MFA. Vasco Lourenço par exemple. Le PS avait réussi à avoir des renseignements sur lui qui montraient qu'il était impliqué dans les tueries de Guinée. Il faisait sur lui une sorte de chantage. C'est une anecdote, elle vaut ce qu'elle vaut, mais on voit que la lutte politique était très dure et que le MFA n'en était pas du tout à l'écart.

Le 11 mars a été l'occasion, d'une clarification; les choses ont été très vite; ce n'est pas sans raison que deux jours après le putsch on ait procédé à d'importantes nationalisations. En temps « normal », ça aurait pris un temps fou, avec des débats à n'en plus finir. Là, ça va très vite : les banques, les transports navals et aériens, la distribution et l'électricité, etc... Comment ça s'est passé concrètement ? Tout le monde savait qu'il y avait quelque chose qui se tramait. Ça se sentait. Le MFA a été beaucoup plus clairvoyant que le 28 septembre. Il était informé; il a bien maîtrisé les événements. La mobilisation populaire a néanmoins été énorme. Les casernes de Lisbonne ont été encerclées par des milliers et des milliers de gens. Très spontanément, car bien entendu aucune organisation n'avait assez de moyens pour impulser aussi rapidement une telle mobilisation; certains militants ont fait un travail énorme : les camarades de la LCI par exemple ont été informés très rapidement de l'attaque du RAL 1. Ils ont immédiatement réquisitionné du matériel sono et fait imprimer des tracts d'appel à la mobilisation (par des types qui étaient des militants du PC d'ailleurs) et ils ont sillonné tout Lisbonne. Mais ça n'aurait pas suffi. Les gens ont répondu aux appels, mais la spontanéité, les leçons du 28 septembre ont eu la part décisive.


Quels étaient les objectifs de ces rassemblements. On pourrait penser que le premier réflexe est de se retrancher dans les entreprise...

Ce regroupement sur les lieux d'affrontements, le 11 mars, c'est une force. Mais aussi une faiblesse parce que ça repose encore sur une grande confiance dans l'armée. Il y avait des raisons à cette confiance, c'est vrai...


Est-ce que les manifestants étaient, disons, équipés ?

Oui! Ils avaient du matériel; pas des armes vraiment, mais enfin... Il faut peut-être préciser des choses au niveau des armes. Il n'y a que deux organisations qui disposent vraiment d'armes : le PRP-BR et la LUAR. Ils sont assez militaristes et ils « récupèrent » systématiquement. Leur stratégie repose là-dessus : quand il y a des armes à récupérer, ils savent comment faire. Ça suppose un choix : le 28 septembre, quand on contrôlait les ponts, ils avaient beaucoup de militants occupés...à ça! du moins on peut penser... Ce n'est pas idiot; le problème pas simple, c'est l'« équilibre » des initiatives...

Alors... autour des casernes ?

Eh bien, c'était la compréhension par les gens qu'il y avait des clivages à faire parmi les militaires, dans le MFA, que le rapport de force passait par ces clivages. C'est ce qui s'est passé.

Dans les casernes de la GNR, des réactionnaires contrôlaient tout... au détail près qu'ils ne pouvaient pas sortir de la caserne! ! ! Ça supposait un affrontement avec les masses très dur, alors que globalement la situation se dégradait pour eux de minute en minute. Il n'y avait aucune raison d'aller occuper les usines; le problème c'était les casernes, leur neutralisation, le rapport de force à établir au sein de l'armée. Et puis la question du pouvoir central est très présente. C'est dans ce sens-là par exemple que les banques, elles, ont été immédiatement occupées.

Au RAL 1, qui était le lieu clé des affrontements entre putschistes et troupes fidèles au gouvernement, c'était étonnant. Le RAL 1, c'est la régiment rouge lié au Copcon. Les soldats sont très populaires. C'est presque tout un symbole. C'est là que les putschistes attaquent. On sait maintenant que les chefs du complot ont manipulé les troupes sous leur commandement. On leur avait expliqué qu'ils allaient attaquer une caserne contre-révolutionnaire! ! C'est énorme, mais c'est vrai!

La télé a fait un très bon boulot pour une fois! Elle a filmé en direct le dialogue entre Dinis de Almeida, le commandant du Ral 1 et le chef du régiment qui l'attaquait. « Pourquoi nous attaquez-vous ? » demande de Almeida. « On vous attaque parce qu'on a des ordres », répond l'autre. Et il rajoute : « parce que vous êtes des contre-révolutionnaires ».- « Nous ? ». - « Oui, vous ». Là-dessus des manifestants interviennent : « Eux, au RAL 1, des contre-révolutionnaires ? pas possible! ! » D'autres explosent : « Ça suffit! Avant le 25, c'était la dictature; on veut pas remettre ça! », « Vous n'allez pas vous tirer les uns contre les autres; vous êtes du même côté »... Une pagaille noire, mais plutôt intéressante... Et tout ça à la télé! !

Le PC n'était pas vraiment dans le coup. C'était le MFA qui maîtrisait la situation. Il y avait près du RAL 1 Dias Lourenço, le directeur d'Avante, le journal du PC. Il a fait un discours devant la foule dans lequel il disait qu'il ne fallait pas faire trop confiance à l'armée, que c'était aux travailleurs de régler la situation, qu'il ne fallait surtout pas partir avant que tout ne soit réglé... un vrai discours « gauchiste » ! Une merveille! On voit que le PC, au plus haut niveau, nageait un peu! !

Bon, après, qu'est ce qui se passe dans l'armée ? Eh bien, il y a un grand mouvement de revendication. Sur les transports,etc., mais surtout sur les questions de démocratie interne, sur les rapports avec les officiers. Tout un mouvement, pas tellement organisé, mais qui commence à remettre en cause les rapports hiérarchiques. Comment ça se passait? Des détails : moi, je suis officier. Bon... on ne m'a jamais salué; en principe c'est obligatoire! Toute une série de rites militaires comme ça sont bafoués; la bataille c'est de faire obtenir dans les règlements ce qui est acquis dans les faits...

Est-ce que tu peux préciser les revendications ?

Il y a la question des transports. Comme par hasard, les gars sont incorporés très loin de leur domicile. Mais il y a un truc : au Portugal, les incorporations sont planifiées deux ans à l'avance. Alors les officiers expliquent (ce n'est pas totalement faux) que si les gars sont loin de chez eux... c'est la faute du fascisme. Ils répliquent ça en assemblées générales de soldats : il était nécessaire pour la dictature qu'un soldat qui allait briser une grève ou casser la gueule à des travailleurs ne soit pas un gars du coin! ! On a la même explication, mais ce sont des professionnels qui répliquent ça publiquement devant des soldats! La logique c'est une bataille pour que tout soit annulé. Le MFA est d'accord; il dit qu'il y a une régionalisation qui se met en place; il dit aussi qu'il faut être patient et qu'il va peut-être encore y avoir des erreurs. Soyons honnêtes : c'est vrai que de plus en plus les gars sont incorporés sur une base régionale. Mais la question des transports reste très importante. La solde équivaut à 50 francs. C'est la valeur d'un voyage Porto-Lisbonne. Il y a eu une quantité de luttes là-dessus. Ça se passe très simplement. Les gars sont dans le train; le contrôleur passe; ils refusent de payer... le train s'arrête! Une anecdote marrante : le PC a une forte implantation chez les cheminots. Ceux-ci ne comprennent pas pourquoi les gars ne veulent pas payer! Ils disent : « Voyons, vous bousillez l'économie nationale avec cette histoire! » Sans commentaires!
Ils font donc arrêter le train. De préférence près d'une caserne; la police militaire était appelée. Bon, souvent la PM (Police Militaire) voulait embarquer les « meneurs ». Les gars répondaient : « On y va tous ». Évidemment, le train repartait avec les gars. En février, mars, avril, il y a eu des trucs comme ça presque tous les jours. Personnellement c'est là que j'ai commencé à me rendre compte que la radicalisation à l'égard du MFA était bien plus avancée à l'armée que dans les milieux civils.

A l'armée, le pouvoir politique c'est directement le MFA. Dans une usine, ça n'est pas pareil; mais dans une caserne, c'est directement à lui que les gars sont confrontés... On peut toujours dire qu'il y a des crapules qui restent à l'état-major, ou bien qu'il y a des officiers particulièrement cons, mais enfin, c'est le MFA qui a le pouvoir. Sur la question de la réduction du temps de service par exemple, lui seul peut prendre la décision:.. Ça le MFA l'a bien compris. Autant dans les usines il peut jouer les arbitres grâce à son prestige, autant dans les casernes ça devient difficile. C'est très dur pour eux parce que ça peut les pousser très loin. Même pour les plus à gauche ça pose des problèmes.

Le 11 mars a marqué un tournant dans le rapport de force, mais il a aussi mis au premier plan la question du maintien de l'unité de l'armée. Pas mal d'officiers jusque là au MFA ou qui se disaient proches de lui se sont dressés contre lui, se sont rangés du côté des révolutionnaires; ça a donné un cassage important. La question de l'épuration s'est posée plus concrètement que jamais. Les gars comprenaient qu'on ne pouvait pas épurer un peu après le 25 avril, un peu après le 11 mars, parce qu'un jour ceux qui avaient échappé à l'épuration ne rateraient pas leur coup et alors il serait trop tard... Cela a amené une base très favorable pour la contestation du commandement...

Il faut voir et bien comprendre : Le Portugal est terriblement centralisé; il a une tête qui commande tout : Lisbonne. Tout en dépend. On peut à la rigueur ajouter le littoral, mais à l'intérieur: rien. C'est valable pour les casernes. La remise en cause du MFA, c'est surtout à Lisbonne et Porto. Après le 11 mars, il y a eu vidage de tout un tas d'officiers; dans certains cas après élection du commandant et de son adjoint. Il y a eu des assemblées générales. Elles sont en principes interdites puisque le règlement de Discipline Militaire est toujours en principe en vigueur. Je rappelle qu'il date de la dictature, mais il est complètement bafoué. On convoque ouvertement des A.G., et elles ont lieu. Si un minimum de rapport de force est établi, ça ne pose pas de problème.

Un exemple : dans la caserne où j'étais, le 28 septembre, on a fait une pétition, signée bien sûr, contre Spinola et sa clique. On l'a apportée au chef d'unité en lui demandant s'il voulait la signer. On lui a aussi expliqué que, s'il refusait, ça ne changerait rien : on l'enverrait par le service de transmission (On n'allait pas se servir de la poste!) Il a refusé de signer . II était d'accord pour signer une motion de soutien au MFA. Rien de plus. On l'a envoyé se faire voir... C'est ça un rapport de force! Depuis le gars a été limogé. Son remplaçant, lui, a accepté de signer une pétition du même type au moment du 11 mars... Après le 11 mars on a fait une quantité d'AG pour discuter de nos revendications. On les a imposées.

Cela dit, nous ne sommes pas centralisés et c'est un handicap. C'est une donnée permanente dans un pays qui découvre la démocratie après 48 ans de dictature. Il est évident que ces AG ne se sont pas tenues dans toutes les casernes. Je ne pense pas qu'elles se soient tenues dans celles de l'intérieur. Mais ce qui compte, c'est que certaines casernes d'avant-garde servent d'exemple : elles sont essentiellement à Lisbonne et Porto.


Mais quel est l'écho ?

Eh bien, c'est toute la question des tâches des organisations révolutionnaires. C'est la question qui se pose par exemple au FSMR ou aux comités de soldats. Le MRPP se pose pas mal de questions là-dessus, mais avec sa ligne politique qui est... passablement délirante. Un jour ils ont sorti un tract disant qu'il fallait tuer tous les officiers. Ils ont distribué ça aux gars de la caserne où je suis. Les gars sont venus me voir en me demandant ce que ça voulait dire. Je leur ai dit que c'était à eux de voir, mais que tuer tous les officiers, ça ne me paraissait pas la meilleure solution! !

Qu'est-ce qu'il y a comme autres revendications ?

Il y a la solde. Par exemple les gars que j'ai avec moi sans spécialisation ne gagnent pas le salaire minimum. Nous, on explique qu'il faudrait l'équivalent du SMIC français, Mais c'est encore peu compris...

Dans ma caserne, il y a eu une réunion avec un officier, un gars du MFA influencé par le PC (il n'y est pas vraiment). II arrive, délégué du MFA; il dit : « peut-être qu'un jour je vais être pendu pour ça, mais enfin je tiens à dire que moi, j'ai fait la guerre, et je n'en ai pas honte. De toute façon, ici, on a tous fait la guerre...» Je lui dit : « pardon, mais moi, je n'ai pas fait la guerre, et je n'ai pas eu besoin de tuer des noirs pour comprendre ce que c'était que le fascisme ». On s'est engueulé comme ça. Surtout que le gars expliquait que l'armée avait, un rôle extrêmement important, que les civils ne comprenaient rien : une espèce de mépris guerrier... Le gars continue en expliquant que la tâche de l'armée, c'est de mettre le pays dans la voie du socialisme... (avant le 11 mars c'était la voie « socialisante »). Et le gars ajoute qu'au nom de cette voie socialiste, il faut savoir être patient, faire des sacrifices; il explique en plus, toujours au nom du MFA, qu'il comprend bien toutes les revendications, mais qu'il faut réaliser qu'il n'y a pas d'argent; et il part sur un grand topo, au terme duquel seul le MFA apparaît comme capable de changer quelque chose. Et il faut lui faire confiance...

Nous naturellement, on lui répond que tout ça c'est très bien, mais qu'en tant que travailleurs, même sous l'uniforme, on veut le salaire minimum; là-dessus, soyons francs, il y avait des appelés qui n'étaient pas très fermes: toujours la crainte du maximalisme! Mais ils ont attaqué sur l'égalitarisme, toujours présent dans les discours du MFA. Les copains disaient : « bon. On peut faire des sacrifices, si tout le monde en fait. Par exemple, vous êtes dans l'armée parce que vous aimez. Moi, j'y suis obligé. Vous gagnez combien ? Et combien je gagne ? On n'a pas beaucoup de fric ? D'accord! Dans ce cas-là, on divise le fric qu'on a et tout le monde gagne la même chose »!

Bon! Le gars du MFA est dans la merde. Il l'est encore plus, quand, dans la même AG, un gars se lève pour lui dire : « Et la bouffe ? Nous avons un mess absolument dégueulasse. Vous, les officiers, vous avez un mess à part, avec des fauteuils, un billard... Vous parlez d'égalitarisme et de sacrifices, mais on ne voit rien du tout de ça ». Cela dit, toujours entre nous, on avait déjà obtenu que les officiers et les soldats mangent la même chose. Ce que nous discutions là c'était les conditions dans lesquelles nous mangions! En entendant ça, l'officier dit : « OK, vous mangez dans des conditions dégueulasses, c'est vrai. On doit pouvoir arranger ça. On doit pouvoir sortir du fric de la caisse du régiment. Il doit y avoir parmi vous des artisans, des gars bricoleurs; une équipe peut se mettre sur la rénovation du mess...»

Alors un soldat se lève : « Vous n'avez pas compris ce qu'on voulait dire. Passons sur le fait que vous nous proposez de refaire nous-mêmes notre mess, alors que le mess des officiers a été construit par des soldats. La vraie question n'est pas seulement de refaire le mess. On veut y manger; on pourrait même manger dans des conditions pires, s'il le fallait. La question est de savoir si TOUT le monde mange dans de telles conditions. On n'est pas contre les sacrifices, si tout le monde les fait. » On voit que cette question peut être très gênante... La hiérarchie, la discipline sont très mises en cause. Là-dessus ils sont très défensifs. Même un type comme Almeida explique qu'il ne faut pas toucher à la hiérarchie...C'est une question dans laquelle on peut faire des clivages terribles. Il y a des officiers qui acceptent de remettre totalement en cause leur position hiérarchique...

L'armée a mené une campagne de dynamisation culturelle importante dans les campagnes pour lutter contre l'arriération politique des paysans. Depuis quelques temps, elle se passe au sein de l'armée elle-même. Comment ?

Le MFA a commencé la dynamisation culturelle dans les villages de l'intérieur, avant les élections. Il voulait lutter ainsi contre les fascistes et le clergé réactionnaire très influent dans les campagnes. Après les élections, le MFA constate qu'une partie de sa base est en train de s'effriter. Dans les casernes. Pour répondre à cela, ils ont trouvé un truc qu'ils appellent la dynamisation interne. Ce qui est marrant, c'est que moi et d'autres copains d’extrême-gauche, on avait eu une idée du même genre. Avec des buts complètement différents, bien sûr...
Cette dynamisation, je crois qu'on peut s'en servir. D'autant que le MFA laisse pas mal d'ouverture. Leur but ? Ils veulent mettre dans la tête des gens que l'armée est à La pointe du processus révolutionnaire, mais que la partie peut être perdue si l'unité de l'armée est mise en cause, si une contestation s'exerce en dehors des cadres prévus par la hiérarchie. Il y a des gars élus, soldats, officiers, sergents; dans ma caserne : un officier du cadre, un milicien, deux ou trois sergents miliciens, cinq ou six soldats; chacun élu par sa classe pour trois mois.

Et quel est leur mandat ?

Faire de la politisation à l'intérieur de l'armée. On a fait une réunion de tous les élus au niveau de la région militaire. Là, on nous a expliqué que notre tâche était d'expliquer: problème de l'unité de l'armée. Cela, dit, pas de contenu précis, et un langage très à gauche. Est-ce que le MFA contrôle ce qui se passe ? Les gars du MFA en général ne sont pas très formés politiquement; en ce sens, il ne leur est pas facile de contrôler ce qui se dit. Il faut bien comprendre cette naïveté politique du MFA. Même c'est assez dangereux, car ils sont très inconséquents. Au niveau des cadres moyens, c'est assez le désastre : ils ont vraiment une formation politique, économique dérisoire; et, malgré cela, ils sont incroyablement paternalistes. Par ailleurs, la maturation politique des soldats s'approfondit très vite; je le vois très bien puisque les gars à qui je fais l'instruction sont renouvelés régulièrement. Les gars ont de plus en plus des références politiques au niveau des organisations...


A part PC et PS, quelles organisations ont le plus d'influence ?

Ça dépend des zones. C'est très éclaté. A Porto par exemple, le « Cri du Peuple » et la LCI ont une très grosse influence. Au RAL 1, franchement je ne sais pas. Je sais qu'il y a des militants de l'UDP et du MRPP, mais c'est très différencié.

La dynamisation interne se fait partout ?


Absolument dans toutes les casernes.


Ça doit poser des problèmes tactiques énormes ?

C'est vrai, parce qu'il n'est pas possible de restreindre cette opération à une volonté de participation ou d'intégration... et il y a trop de contradictions au sein du MFA, pour que les choses se passent simplement...

C'est donc la question des comités de soldats qui est posée. L’autonomisation par rapport au MFA...

C'est parfaitement clair. Et c'est vrai aussi que les questions se posent de manière tactiquement très fine. Sur la dynamisation, il est évident qu'il y a derrière une volonté de récupération. C'est le propre du réformisme. Mais ce qui est vrai aussi, c'est que les possibilités de cette récupération sont très restreintes. Dans certains régiments comme au RAL 1, l'action de la commission de dynamisation a abouti à l'élection par les soldats de certains cadres du régiment.

Qu'est-ce que vous en pensez, vous ?  

Il reste vrai malgré tout que cette opération de dynamisation a pour fonction de faire barrage à une combativité latente qui a la particularité de mettre le MFA directement en cause. Cette combativité est inégale, différenciée, mais elle est là et le MFA en a peur d'une certaine façon. Mais il y a un sacré problème, c'est que tout flou et bordéleux que soit le MFA, il s'agit tout de même d'une organisation centralisée capable de définir et d'appliquer une ligne. Elle se concrétise avec des contradictions ici et là, mais elle est là. En face ? Au niveau du mouvement des soldats, du type de relations entre soldats et organisations ouvrières, entre soldats de caserne à caserne, ce qu'on voit c'est un émiettement fantastique. Tu l'as décrit. Quels que soient les points que les soldats arrivent à marquer face à la hiérarchie et au MFA, les soldats combatifs ne sont pas en position de force. C'est de ça qu'il faut discuter. Ça pose par exemple le problème de la plate-forme revendicative, une plate-forme unifiante par-delà les diversités de chaque caserne. Parce qu'à une autre étape de la lutte, les disparités dont tu as parlé pourraient devenir tragiques. Et puis, bien entendu, la question centrale c'est la stratégie qui tend à faire éclater le MFA... Par exemple à propos de ces commissions de dynamisation interne, on voit très bien comment empiriquement on peut procéder, comment des officiers progressistes, peu formés politiquement, se réclamant du MFA, peuvent, par évolution propre, et parce que les événements poussent, devenir des facteurs d'éclatement ou au moins d'érosion du MFA. On voit moins bien le dépassement de cet empirisme, les initiatives centrales possibles à court terme pour accélérer ce processus d'éclatement. C'est la question de savoir comment concrètement la lutte des classes passe maintenant dans les casernes; comment se tissent des liens organiques entre les soldats, les marins, et le mouvement ouvrier. La question des commissions de dynamisation semble très tactique. Elle n'est surtout pas exclusive de la construction des comités de soldats...

Il ne faut faire aucun compromis. Là, la question des comités de soldats est centrale. C'est en fonction des comités que le travail dans les commissions prend son sens. Ce qu'il faut comprendre, c'est que les contradictions du MFA nous aident à construire ces comités, et d'autre part, surtout à l'étape actuelle à politiser le contingent. Bien évidemment, quand moi je fais une réunion politique (la moitié du temps de l'instruction militaire) la conclusion est inévitablement la nécessité de s'organiser en comités de soldats. Si la situation était stable, le MFA aurait le moyen de contrôler tout ce qui se fait sous couvert de dynamisation; cela poserait des problèmes très différents, mais on est loin de cette situation!

Il faudrait que tu nous dises où en sont les comités, le type de liens qu'ils ont avec les organisations de travailleurs.

D'abord mon expérience. J'ai été un peu handicapé; la caserne était une caserne où les gars restaient très peu, juste le temps l'instruction. Il était donc très difficile de stabiliser un comité. Ce que nous faisions, c'était d'essayer de convaincre les gars de la nécessité de construire des comités dans leurs affectations ultérieures: Pour cela, il ne suffit pas de discuter, il faut mener des luttes concrètes. En général il s'agissait de remise en cause de discipline, voire de règlement; en général aussi, ces luttes étaient victorieuses. Nous cherchions à montrer la nécessité de l'organisation collective de la démocratie. A chaque fois que j'avais des tracts d'autres comités de soldats, je les apportais, et nous en discutions. Ce qui compte, c'est la manière, dont des victoires locales peuvent devenir des victoires pour tout le monde. La manière dont le règlement est coincé dans la pratique sans que plus personne ne puisse trouver à y redire. Un seul exemple : la question des cheveux. La règlement officiel, c'est toujours les cheveux courts. Si vous regarder les photos dans les journaux, vous verrez un certain laisser-aller dans l'application de ce règlement. Les brimades physiques qui étaient extrêmement courantes ont pratiquement disparu. Sauf peut-être dans des casernes très arriérées, et encore, je ne crois pas. Les sanctions également, il n'y en a plus tellement; les gars n'acceptent plus. Là où des problèmes se posent, c'est pour les exercices d'apprentissage militaire. Il faut arriver à distinguer ce qui tient à l'apprentissage des armes et ce qui tient à l'embrigadement. On cherche à en discuter avec les gars.

Sur le fond : il faut tendre à rendre permanentes les structures de lutte, à étendre les acquis. C'est vrai qu'il faut dépasser l'éparpillement. Là dessus, la liaison avec les commissions de travailleurs, et les syndicats est vraiment décisive. Mais la centralisation est très difficile. Il y a tin manque de tradition très réel et très contraignant.

C'est dans ce cadre que le FSMR a un rôle important à jouer...

Exactement. Et c'est très difficile, parce que même quand il est à l'armée, un militant révolutionnaire au Portugal est vraiment écartelé par une quantité de tâches invraisemblable. Il y a tant de choses à faire ! Nous avons du mal à soutenir tous nos camarades, à leur apporter tout le soutien politique et organisationnel dont ils ont besoin, que la situation exige en fait. Il y a des cellules du FSMR dans quelques dizaines d'endroits. Mais la coordination, la centralisation est extrêmement difficile. A Caserna, (le journal du FSMR) est un instrument sérieux, mais très insuffisant par rapport à la situation politique. En tous les cas, nous sommes parfaitement conscients que c'est à partir des casernes que le MFA éclatera en plusieurs lieux... Les camarades du FSMR jouent un très grand rôle dans la politisation dans les casernes. Mais nous sommes encore très en-dessous de ce qu'il faudrait faire.

Un des problèmes très délicats que nous avons à traiter est l'articulation entre une activité strictement clandestine et une apparition ouverte de certains camarades que la situation permet et exige. C'est un problème difficile, car la situation évolue très vite, et il y aura inévitablement des problèmes de répression qui se poseront de manière plus dure que maintenant. Un autre problème est celui de l'action unitaire au sein des casernes entre camarades influencés par des organisations différentes. Au Portugal, l'extrême-gauche est terriblement divisée. Certains groupes ont des points de convergence évidents qui permettent, sur l'armée par exemple, un travail commun à un certain niveau. Mais, même en mettant de côté les groupes de fous furieux comme le MRPP, qui sont très isolés très rapidement, la question qui fait clivage très rapidement c'est la caractérisation politique du MFA, le type d'attitude politique qu'il faut avoir à son égard.

On peut être facilement opportuniste par rapport au MFA, il est tout aussi dangereux d'être sectaire. Et tout la réalité du travail au sein des casernes, du travail antimilitariste révolutionnaire passe par une appréciation correcte du MFA.




Numérisation - corrections ArqOperaria.net Mars 2016 .




quinta-feira, 21 de janeiro de 2016

1961 L'Angola colonial, histoire et société / Christine Messiant

1961 L'Angola colonial, histoire et société. 
Les prémisses du mouvement nationaliste

11 novembre 1975, au terme d'une longue guerre d'indépendance (1961-1974), l'Angola se libère de la tutelle portugaise. Durant ces quatorze années de guerre, deux, puis trois mouvements nationalistes ont lutté contre l'armée coloniale tout en s'opposant les uns aux autres, et cet affrontement s'est prolongé en une guerre civile de près de trente ans qui n'a connu son terme qu'en avril 2002. 

Christine Messiant propose, dans cet essai de sociologie historique du colonialisme, une analyse détaillée et approfondie de la société angolaise à la veille des révoltes de 1961. Elle y décortique notamment les rapports complexes, après plus de quatre siècles de présence portugaise en certains points du pays, entre blancs, noirs, métis, créoles, "assimilés" et "indigènes", ainsi que les dynamiques historiques de l'intégration des sociétés angolaises au noyau colonial. 

Elle dissèque également les liens complexes entre l'histoire du métissage culturel en Angola et l'émergence des différents courants du nationalisme angolais, offrant ainsi une précieuse contribution à l'historiographie de l'Etat colonial et à l'étude du nationalisme en Afrique.

 P. Schlettwein Publishing Switzerland 444p. ISBN 9783908193176.

L'historiographie ouvrière au Portugal / José Pacheco PEREIRA

L'historiographie ouvrière au Portugal 
José Pacheco PEREIRA*

 Le Mouvement social, n° 123 (avril-juin 1983)

* Ancien Maoïste, ancien membre du PSD (Partido Social Democrata) de centre droit et
Biographe du dirigeant Stalinien Álvaro Cunhal.


Faire le bilan de l'historiographie des mouvements sociaux au Portugal, et tout particulièrement de l'historiographie ouvrière, c'est d'abord suivre les vicissitudes de l'histoire portugaise contemporaine. Le Portugal contemporain s'est forgé d'abord à travers une longue guerre civile entre libéraux et absolutistes, ensuite à travers le conflit idéologique, politique et militaire entre monarchistes et républicains, puis à travers les longues années de la dictature de Salazar et de Caetano, et enfin, à travers les tumultes du 25 avril 1974. La révolution industrielle a été un phénomène tardif, qui ne s'est jamais présenté comme une véritable révolution, mais plutôt comme une lente croissance industrielle.

Du point de vue social, l'Ancien Régime a disparu avec les guerres napoléoniennes (que nous appelons les «invasions françaises ») et les révolutions libérales du premier tiers du XIXe siècle. En revanche, l'avènement du prolétariat industriel ne s'est fait qu'un demi-siècle plus tard. Cette histoire économique et sociale,marquée par des processus initiaux à peine comparables aux modèles européens, contraste avec le caractère tumultueux de l'histoire politique. Ceci a placé les contemporains dans la nécessité de «problématiser » le Portugal. « Expliquer », « comprendre » le Portugal est ainsi devenu, depuis Oliveira Martins (1849-1894), le programme qui a passionné les historiens portugais dans leur dessein d'aller plus loin dans l'analyse de la spécificité du cas portugais.

L'avènement même des études ouvrières est lié au souci de comprendre quelle était la « modernisation » possible au Portugal et, en particulier,quel rôle la classe ouvrière, en tant que classe produite par l'industrie moderne et le capitalisme, aurait à jouer dans la destinée nationale. Les polémiques sur le libéralisme et le socialisme, sur la nécessité des réformes ou l'inévitabilité de la révolution, ont représenté, à tour de rôle, des façons de reprendre cette problématique, à laquelle l'histoire sociale ainsi que l'histoire des idéologies et des organisations de classe offraient une nouvelle contribution.

C'est ainsi que l'historiographie ouvrière au Portugal s'est toujours rattachée davantage à la politique, au sens large du terme, qu'au développement propre de la connaissance historique universitaire. Ceci explique que sa périodisation recoupe presque totalement les événements politiques qui ont aidé à l'écrire, tantôt en la mettant en valeur, tantôt en la refoulant. Le premier essor des grèves, l'impact de la Commune de Paris, la création du Parti socialiste, vont révéler, dans 1*décennie de 1870, qu'il existait, au Portugal aussi, un prolétariat agent.

Autour de lui, de ses idées et de ses organisations, qui prétendaient expliquer ou seulement exprimer le sens de son action, il se produisait une « histoire » dont il fallait désormais comprendre les effets. En 1896, Silva Mendes a publié le premier essai d'exposé des principes de l'anarchisme, auquel s'ajoutait une esquisse d'histoire concrète du mouvement ouvrier portugais, alors dans sa vingtième année (1). Ouvrage pionnier, il reste une tentative isolée pour dépasser les besoins immédiats du mouvement au cours d'une période difficile de l'action ouvrière.

Ce n'est donc qu'en 1905-1906 que le mouvement ouvrier et la « question sociale » ont reçu, pour la première fois, un traitement systématique de la part des milieux universitaires. Quatre synthèses historiques et doctrinaires ont été alors publiées par Luis Gonçalves, J. Campos Lima, Fernando Emídio da Silva et José Lobo d'Avila Lima (2). Deux d'entre eux ont continué à s'intéresser à l'histoire et à l'action ouvrières : Campos Lima, un universitaire anarchiste qui a accompagné et soutenu les luttes ouvrières pendant toute sa vie; et Emidio da Silva, qui a consacré une partie de ses travaux au mouvement social au cours de sa carrière de professeur d'université.

L'intérêt grandissant pour les thèmes sociaux au début du XXe siècle s'explique en partie par l'influence du positivisme et du mouvement républicain, dont le radicalisme a conduit à des positions de franche sympathie avec les luttes sociales, le socialisme, voire l'anarchisme. Les besoins du Parti républicain en matière d'agitation et d'organisation l'ont amené à soutenir les mouvements de grève et les organisations ouvrières. Cette alliance pratique, souvent consolidée à travers les liens communs avec la franc-maçonnerie et d'autres organisations secrètes, a poussé les républicains à s'intéresser à la «question sociale » et à publier dans leur presse des articles sur ce qu'ils nommaient « la destinée du prolétariat ».

Du côté des monarchistes, on décèle aussi une certaine préoccupation à l'égard des questions sociales. Il s'agissait pour eux d'essayer d'éviter, au moyen d'une politique paternaliste et réformiste, la convergence entre la lutte politique des républicains et les conflits sociaux. Le destinataire privilégié de ces efforts des monarchistes était le Parti socialiste. Enfin, comme toile de fond de cet intérêt grandissant porté à la classe ouvrière et à son action, on doit mentionner l'attention avec laquelle l'intelligentsia portugaise de l'époque suivait les conflits sociaux en Europe, ainsi que les développements du mouvement socialiste international, en particulier les succès de la social démocratie allemande.

Dans l'ensemble, les ouvrages publiés autour de 1905 représentent un tournant dans l'historiographie ouvrière au Portugal. Malgré les limitations de leurs sources et les répétitions dues à l'utilisation des mêmes matériaux, malgré la faible élaboration à laquelle ils ont soumis ces matériaux, ils représentent néanmoins la première somme de documents et de renseignements que nous possédons sur les débuts du mouvement ouvrier portugais. En outre, ces ouvrages ont été capables de faire les distinctions nécessaires sur les tendances et les orientations du mouvement, ce qui rend aujourd'hui encore leur usage obligatoire. Leurs objectifs universitaires, ainsi que leur allure idéologique, en font aussi des témoins irremplaçables de la pensée dominante de l'époque. En particulier, ils témoignent du paternalisme bienveillant et réformateur des dernières années de la Monarchie, caractérisé par la distinction nette entre les « bons » ouvriers, qui méritaient le souci réformateur du pouvoir, et les « mauvais » ouvriers, en particulier les agitateurs anarchistes, qui en revanche n'appelaient que le châtiment. Seul Campos Lima échappe à cette tendance, en exprimant une compréhension interne au mouvement, plus proche des objectifs des luttes ouvrières, ce qui s'explique du fait de son rôle de militant anarchiste.

Pour la nouvelle classe dirigeante républicaine, la sauvegarde du régime devient la question prioritaire, et les conflits sociaux sont vus par elle comme devant se subordonner aux besoins du régime révolutionnaire. Aussi va-t-elle conduire au divorce grandissant et de plus en plus sanglant entre les nouvelles autorités politiques et le mouvement ouvrier organisé. Celui-ci était désormais dominé par les syndicalistes révolutionnaires, qui faisaient depuis 1908 une propagande intense de leurs principes et qui avaient trouvé dans la vague de grèves de 1910-1912, et la répression qui s'en est suivie, le terrain le plus fertile à la consolidation de leur influence face à un Parti socialiste timide et gêné par son alliance avec les républicains.

Dans ce contexte hautement conflictuel, sans commune mesure avec les temps de la Monarchie, la « question sociale » a pris des allures subversives. Les républicains se sont convaincus que seul le contrôle direct sur les organisations ouvrières leur permettait de poursuivre une politique sociale. C'est ainsi que, paradoxalement, il faudra attendre la période de déclin du mouvement ouvrier, vers le milieu des années 1920, lorsque le coup d'Etat anti-démocratique était déjà en cours, pour qu'une nouvelle tentative de synthèse de l'histoire ouvrière surgisse.

Les seules exceptions importantes au silence qui a caractérisé la période républicaine sont l'ouvrage de F. Emidio da Silva sur les grèves et la suite de monographies — succinctes, mais bien documentées— parues au Boletim do Trabalho Industrial (3) créé en 1906 auprès du ministère des Travaux publics, du Commerce et de l'Industrie. Le livre de F. Emidio da Silva (4), écrit tout de suite après la grande vague de grèves de 1910-1912, représentait une tentative sérieuse d'interprétation du phénomène des grèves dont la signification dans la vie de la jeune République était évidente. Bien qu'il s'agisse surtout d'un simple recueil systématisé des informations fournies par la presse, il n'en révèle pas moins les préoccupations de rigueur méthodologique de l'auteur, ce qui a fait pendant longtemps de cet ouvrage, publié en 1913, le seul traitement statistique des grèves au Portugal élaboré correctement. Quant au Boletim do Trabalho Industrial, résultat de l'intérêt porté à la fin de la période constitutionnelle monarchiste à la vie ouvrière, il représente la source documentaire la plus importante dont nous disposions pour toute l'époque qui s'écoule jusqu'en 1926.

Les travaux disponibles pour la période républicaine sont redevables de l'effort de collecte et de systématisation de la génération de 1905. Il s'agit de tentatives, réalisées vers la fin de la période démocratique, en vue d'établir un bilan de l'action ouvrière au cours de ces armées, avec le but évident d'en dégager les « leçons » exigées par une conjoncture dont l'issue se montrait de plus en plus obscure. C'est dans ce sens que vont les articles, les chronologies et les nécrologies publiées par Alexandre Vieira dans l'Almanaque d'A Batalha en 1926 et par Manuel Joaquim de Sousa dans son livre O sindicalismo em Portugal (5) en 1931. Tous les deux sont écrits par des militants ouvriers qui ont joué un rôle très important dans l'histoire de cette période qui commence en 1908 et qui s'écoule, à travers les tumultes de la République, jusqu'aux débats entre les communistes et les anarcho-syndicalistes pour l'hégémonie sur l'organisation ouvrière, avec pour toile de fond les menées anti-démocratiques qui ont conduit au coup d'Etat militaire du 28 mai 1926.

Qu'il s'agisse de Vieira ou de Sousa, ils ont tous les deux l'intuition que l'on a atteint un tournant dans l'histoire du mouvement ouvrier. Ils n'en saisissent pas encore toute l'ampleur, mais ils n'en ressentent pas moins l'épuisement des tactiques antérieures et le besoin de les renouveler. Manuel Joaquim de Sousa, en particulier, cherche à justifier a posteriori ses positions polémiques à l'égard des communistes et des syndicalistes révolutionnaires. Cependant, bien que les textes eux-mêmes ne l'affichent pas clairement, c'est dans le sens d'un bilan critique et justificatif que leurs lecteurs vont les interpréter, ainsi que le montrent les débats, certes amputés par la censure de la Dictature, qu'ils ont suscités. Ils représentent donc le contrepoint justificatif de la seule synthèse auto-critique d'un autre militant anarchiste de l'époque, le livre d'Emilio Costa O Sindicalismo independente (1931) (6).

L'ouvrage de M. Joaquim de Sousa a été le premier et le seul du genre. Au cours des quatre décennies suivantes, on ne publiera que des mémoires fragmentaires, des petites études documentaires et biographiques, la plupart du temps sous la forme d'articles de circonstance ou de notices nécrologiques, toujours soigneusement expurgés de toute allusion au mouvement des grèves ainsi qu'à l'action des partis et des organisations se réclamant de la classe ouvrière. Parmi les auteurs de ces documents, on compte essentiellement d'anciens dirigeants syndicalistes et anarchistes. Ce sont eux, avant tout, qui s'efforcent de transmettre la mémoire d'un passé voué chaque jour à un plus grand oubli, en sauvegardant des documents et des témoignages. Ils ne l'ont pas toujours fait d'une façon isolée, ainsi que le montre le projet collectif, malheureusement avorté, d'écrire dans les années 1940 une histoire du mouvement ouvrier portugais. Certains cercles restreints, tel le milieu des typographes, ont beaucoup fait pour conserver cette mémoire. C'est ainsi que la conscience de devoir rendre compte de ses actes historiques a poussé des hommes comme Alexandre Vieira à publier tardivement le rapport de sa mission en URSS (7), alors que le syndicat qui l'y avait envoyé avait été dissous depuis longtemps par la Dictature...

Il faut cependant mentionner une autre cause de l'oubli dans lequel tombaient peu à peu les luttes ouvrières des années 1910 et 1920. En effet, l'hégémonie grandissante du Parti communiste sur les milieux ouvriers et intellectuels de l'opposition au régime de Salazar a isolé les syndicalistes et les anarchistes qui avaient représenté la force dominante du mouvement dans le passé. Pendant les combats idéologiques très durs des années 1930, les communistes ont jeté un voile d'ignorance de plus en plus complet sur une période qui leur paraissait parsemée d'
« erreurs » et dont la tradition ne leur disait rien qui vaille. Les seules interprétations sur la période faites à la lumière des positions du PCP sont dues à Bento Gonçalves, qui a rédigé une esquisse du mouvement ouvrier de 1871 aux années 1930 à l'usage interne du Parti (8). Écrit en prison, dans de très mauvaises conditions d'accès aux sources, ce texte garde beaucoup d'intérêt en tant que tentative de légitimation de l'action des communistes face à la tradition anarchiste et syndicaliste.

Au cours du salazarisme, contrairement à ce qui s'est passé dans d'autres régimes autoritaires proches, comme l'espagnol, les doctrinaires corporatistes ne se sont nullement souciés de l'histoire ouvrière passée. L'historiographie de l'Estado Novo s'est davantage préoccupée de l'étude des corporations médiévales, afin de restaurer ou d'inventer tout un folklore de symboles et de blasons pour ses « syndicats nationaux », que d'un passé ouvrier dont le souvenir la gênait. Les idéaux corporatifs n'admettaient pas la possibilité de l'autonomie ouvrière et, de même que le Statut du Travail National avait aboli les syndicats indépendants, on tâchait d'« abolir » aussi l'histoire de l'action ouvrière indépendante. Il faut cependant, pour comprendre pleinement ce qui s'est passé sous la Dictature, tenir compte du rôle décisif joué par la censure préalable à toutes les publications. Il ne s'agissait pas seulement d'empêcher les références publiques à l'histoire ouvrière portugaise — ce qui lui aurait permis de survivre en tant, que contre-histoire dans la résistance à la Dictature —, mais encore, en abolissant toute allusion au conflit dans la parole parlée ou écrite, d'abolir, en fait le conflit en tant que possibilité de la pensée elle-même. C'est ainsi qu'une génération entière a tout naturellement « oublié », dans les années 1940 et 1950, qu'il y avait eu au Portugal des grèves, des partis politiques, des révoltes, dans un passé chronologiquement proche mais idéologiquement lointain. Ceci n'est pas propre aux sympathisants du régime, ou encore aux citoyens apolitiques, mais concerne, aussi les opposants de gauche. Une anecdote significative: lorsqu'en 1943 le PCP a réalisé son premier Congrès clandestin, aucun des membres présents ne savait que le Parti avait tenu précédemment deux Congrès, en 1921 et en 1926, et celui de 1943 a été connu pendant longtemps comme le premier Congrès du Parti...

Mais ce blocage de la mémoire ne peut pas être uniquement imputé à la censure et à la répression. Il a été également favorisé par la disparition physique de la génération de transition des années 1930, qui comprenait les militants formés au cours des dernières années du régime républicain et des premières années de la Dictature. Le gouffre de la Guerre civile espagnole, du camp de concentration du Tarrafal dans l'archipel du Cap-Vert et de la diaspora de l'exil et l'émigration a littéralement englouti ces hommes.

En outre, les intellectuels engagés dans l'opposition à la Dictature subordonnent le choix de leurs thèmes de recherche à la mythologie politique dominante. Aussi les historiens de l'opposition s'entêtaient ils à présenter l'expérience de la Première République comme un exemple de vertus démocratiques, lancée dans une oeuvre de réformes sociales hardies que seule l'action putschiste de 1926 avait empêché de se réaliser. Dominée par le souci de trouver dans le passé une image diamétralement opposée à la Dictature, l'historiographie d'opposition n'était pas intéressée à se pencher sur des luttes sociales qui révélaient la nature anti-ouvrière des gouvernements républicains. Enfin, les besoins mêmes, de l'unité d'action politique contre la Dictature rendaient inopportunes les références à un passé gênant, marqué par les divisions et par la violence verbale et physique des affrontements entre les différentes fractions républicaines.

Il n'est donc pas surprenant que lorsque s'est développé, au début des années 1970, un nouvel intérêt pour l'histoire portugaise contemporaine, et en particulier l'histoire ouvrière, les travaux qui ont paru alors se dressent contre les silences à la fois de la censure salazarienne et de l'opposition traditionnelle. Un processus de mutation politique avait eu lieu dans la décennie antérieure qu'accompagnait un mouvement de renouveau des générations. Jusqu'alors, la seule tradition politique étrangère au pouvoir était celle de l'opposition : un mélange du programme frontiste du PCP avec quelques concessions aux secteurs plus modérés, anciens républicains et futurs socialistes.

L'isolement politique créé par le régime dictatorial avait été très efficace, en empêchant les grandes polémiques qui ont traversé le mouvement ouvrier européen et la pensée socialiste de parvenir au Portugal. Entre le début des années 1930 et la fin des années 1960, pendant près de quarante ans, la seule référence constante de la pensée politique portugaise d'opposition était le marxisme du Parti communiste. Ce désert idéologique contraste avec l'intensité des débats et la mutation politique postérieures à Mai 1968, au cours desquels la découverte de la « contemporanéité » a ouvert le chemin à l'histoire ouvrière et à l'attention à la conflictualité sociale.

Les premiers livres d'histoire sociale publiés dans les années 1970 ont eu un impact considérable. Bien que rapidement saisis par la police, ces ouvrages ont connu une diffusion importante, souvent au moyen de circuits de vente alternatifs, liés au mouvement étudiant, aux coopératives, et à quelques cercles ouvriers de gauche. Ils apportaient à leurs lecteurs un sentiment de surprise en reconstituant le « chaînon manquant » de l'histoire portugaise récente, tout remplissant, dans les circonstances de l'époque, une fonction d'agitation politique et idéologique. En effet, ces livres n'ont pas été sans contribuer à fonder le contre-mythe de la radicalité et de la combativité de la classe ouvrière portugaise, en contraste avec sa passivité apparente pendant la Dictature.

Les études alors publiées par César Oliveira, Carlos da Fonseca et José Pacheco Pereira (9), ainsi que les manuscrits et les mémoires inédits de militants ouvriers tels que José da Silva et Alexandre Vieira, parus en même temps, ont mis en évidence le fait que la tradition ouvrière portugaise était bien plus diversifiée qu'on ne le pensait jusqu'alors. Ils ont aussi contribué à lancer un mouvement culturel et politique de découverte de l'histoire portugaise contemporaine en dehors des sentiers battus du manichéisme dominant. C'est un élan semblable qui a animé toute une génération de chercheurs exilés, notamment Manuel Villaverde Cabral, Fernando Medeiros et Joao Quintela (10). En revanche, s'il est vrai que l'oeuvre de ces historiens a pu se poursuivre en exil et se donner des buts plus amples, la fin du « printemps » qui a suivi la mort politique de Salazar, avec l'avènement de Marcelo Caetano, a empêché les chercheurs qui se trouvaient à l'intérieur du pays d'aller plus loin dans leurs projets.

Comme les auteurs de 1905 et de 1926, les chercheurs de 1971 risquaient de recommencer éternellement une tâche sans continuité ni fin. Leurs conditions de travail étaient non seulement mauvaises, mais encore dangereuses : en 1970, le fait de demander dans une bibliothèque portugaise un journal appelé O Comunista, par exemple, ne mettait pas seulement en danger le demandeur, mais encore l'existence même du journal jusqu'alors oublié par les censeurs des bibliothèques... Des conditions de travail aussi précaires ne pouvaient que se traduire dans la substance même des résultats : presque toujours de simples anthologies avec de brèves introductions et quelques annotations, et guère plus. En outre, l'inexistence d'études préalables, de bibliographies et de travaux de synthèse sur le Portugal contemporain a également pesé d'un poids très lourd sur l'immaturité de ces livres, qui ressemblent davantage à une revalorisation quelque peu mythique des luttes ouvrières, que les circonstances de l'époque expliquent, qu'à des études rigoureuses.

La révolution du 25 avril est venue changer totalement la situation, bien que les progrès en matière d'histoire ouvrière aient été très inférieurs à ce qu'on pouvait désirer. Avec le 25 avril, le blocage qui pesait sur la question ouvrière a cessé, et le thème, auparavant tabou, est devenu au contraire un thème à la mode, avec toutes les manifestations éphémères d'une mode. Pendant deux ans, les journaux se sont remplis d'articles sur une « résistance ouvrière » que la Dictature avait occultée. Les livres publiés au temps du « marcellisme » ont été réédités et sont devenus des best-sellers. Dans les établissements d'enseignement secondaire, les professeurs d'histoire ont introduit dans leurs programmes des questions portant sur le mouvement ouvrier, en même temps que, dans quelques Facultés, l'histoire ouvrière devenait l'objet de matières indépendantes.

Pendant ces deux premières années après la révolution sont parus principalement des recueils de textes ainsi que des interviews d'anciens militants, mais la plupart de ces matériaux pâtissent de l'empressement des auteurs, avec beaucoup de redites et très peu de sources nouvelles. La teneur propagandiste s'est accentuée et la nature rudimentaire des recherches a conduit à la répétition de certaines erreurs de fait qui se sont ainsi institutionnalisées (11).

Un tournant s'est amorcé dès 1976. C'est alors que voient le jour les travaux écrits au cours des dernières années de la Dictature et des premiers temps de la révolution, et qui font preuve d'une maturité et d'une utilité beaucoup plus grandes. Vasco Pulido Valente publie son livre (12) sur la révolution républicaine de 1910 et, bien qu'il ne se penche pas spécifiquement sur l'histoire ouvrière, il a ouvert des perspectives nouvelles et polémiques à l'interprétation de toute la période de 1910 à 1926. Il faut également mentionner les récits autobiographiques de J. Silva Marques, l'un des très rares témoignages d'un permanent clandestin du Parti communiste des années 1960, et d'Emidio Santana, un ancien dirigeant de la centrale anarcho-syndicaliste qui avait participé à l'attentat contre Salazar en 1937 (13). De même, on doit enregistrer la réédition d'organes de la presse clandestine, notamment les publications gauchistes. En revanche, il est fort dommage qu'on n'ait pas réédité, ne serait-ce que partiellement, la presse communiste, particulièrement Avante ! et Militante, qui restent des sources indispensables à l'histoire de la résistance à la Dictature, mais dont l'accès intégral demeure extrêmement difficile.

En fait, le bilan de l'état actuel de l'historiographie portugaise révèle le caractère très inégal de nos connaissances sur l'action ouvrière passée. Cette inégalité relève avant tout du déséquilibre chronologique et thématique inhérent aux circonstances pénibles dans lesquelles les études d'histoire ouvrière ont été réalisées jusqu'ici. Il s'agit d'abord d'un déséquilibre chronologique, car on connaît très peu de choses sur le XIXe siècle ainsi que sur la période de L'Estado Novo, alors que, par comparaison, les travaux concernant la période de 1910-1926 abondent. S'il est naturel que la période de la Dictature soit encore très mal connue, en revanche, le silence sur le XIXe siècle pose des problèmes plus intéressants.

En effet, l'histoire ouvrière a été presque toujours écrite par des auteurs de formation marxiste et à la faveur des circonstances politiques dont elle était elle-même partie prenante. Aussi, on s'est beaucoup plus intéressé aux conflits, aux mécanismes et aux formes de la rupture et de l'autonomie ouvrières qu'à la « paix sociale » et à l'étude de l'intégration dans le système social et politique. Bien que dans notre histoire contemporaine la « paix sociale » soit en effet un phénomène rare, il est évident que toute l'histoire ouvrière n'est pas une histoire de conflits. Or l'inflation des études sur la période républicaine, et tout particulièrement les années de l'après-guerre, recèle en elle-même le préjugé selon lequel le conflit, la grève surtout, montre le vrai visage des ouvriers.

Le déséquilibre chronologique conduit à son tour à un déséquilibre thématique, à la prédominance de la sphère politique, conçue souvent au sens le plus restreint, qui a amené à ce qu'on mette l'accent, dans l'historiographie ouvrière, sur l'indépendance de la lutte ouvrière, particulièrement au cours de la période 1910-1926, en escamotant ainsi l'influence des partis « bourgeois » sur l'action des ouvriers.

Les travaux publiés entre 1977 et 1981 ont soit une origine militante, soit une origine universitaire. Et bien que les premiers soient encore abondants, la qualité générale des travaux est beaucoup plus élevée qu'auparavant. La publication d'ouvrages autobiographiques, presque toujours à caractère militant, reste surtout le fait d'anciens anarchistes et syndicalistes, tels David de Carvalho, Acácio T. d'Aquino, J. Reis Sequeira, ainsi que l'ouvrage collectif sur la grève révolutionnaire du 18 janvier 1934 (14). Malgré leur caractère souvent chaotique, ces ouvrages présentent un énorme intérêt pour comprendre la vision du monde de ces militants qui, à travers le syndicalisme et l'anarchisme, ont façonné le mouvement ouvrier des années 1920. La vie ouvrière, le séjour toujours bref à l'école, le long apprentissage autodidacte, les rapports avec le métier, tout y est dépeint en coexistence avec des réflexions d'ordre historique et politique.

Une place singulière revient, dans cette phase des études ouvrières, à l'oeuvre de Carlos da Fonseca, História do Movimento Operario (15). Elle représente, à ce jour, la tentative la plus ambitieuse de fournir un corpus documentaire et bibliographique systématique sur le mouvement ouvrier. Conçue et partiellement réalisée il y a plusieurs années, sa publication tardive se ressent de la comparaison avec le développement ultérieur des études ouvrières. Elle demeure cependant unique en son genre, avec des éléments irremplaçables sur les grèves, le mouvement social catholique, les congrès ouvriers du XIXeme siècle, outre une chronologie et une bibliographie générales assez complètes.

Toutefois, l'aspect qui caractérise le mieux la production des dernières années est l'ascendant pris par l'historiographie et la recherche universitaires. Les études d'Oliveira Marques, Fernando Medeiros et Manuel Villaverde Cabral (16) ont rendu la Première République mieux connue, en même temps qu'ils se penchaient sur le rôle des mouvements sociaux non seulement dans l'évolution du régime républicain, mais encore dans sa chute. De leur côté, Maria Filomena Monica et Vasco Pulido Valente ont avancé dans le sens d'une connaissance interne de la classe ouvrière et de ses groupes professionnels, ainsi que des formes d'action revendicative ou révolutionnaire (17), Il est intéressant de noter cependant que la contribution universitaire la plus importante aux études ouvrières n'est pas venue des historiens, mais des sociologues.

Au début des années 1980, l'historiographie ouvrière au Portugal se trouve toujours à un carrefour (18). L'histoire militante y détient encore un poids considérable, mais les chercheurs universitaires jouissent de conditions de travail bien meilleures. L'histoire militante bénéficie, quant à elle, de la possibilité de mobiliser les efforts de nombreux amateurs, dont le rôle de défricheurs peut contribuer à combler le retard de la recherche. En outre, elle permet de donner la parole à beaucoup d'ouvriers, militants ou pas, dont l'expérience risque de se perdre. Enfin, elle contribue à créer un public spécifique, tout en élargissant l'intérêt de la société en général pour le passé ouvrier.

D'un autre côté, l'introduction des études ouvrières à l'Université est venue combler une lacune énorme des curricula consacrés à l'histoire contemporaine et aux mouvements sociaux. Mais le Portugal ne rattrapera pas facilement son retard, car si les perspectives sont bien meilleures qu'auparavant, les études ouvrières rencontrent toujours des difficultés dans le milieu universitaire conservateur.

Enfin, les deux tendances auxquelles nous venons de faire allusion ont eu dans le passé proche un moment de rapprochement privilégié: les travaux des auteurs exilés des années 1970, qui ont pu allier leurs préoccupations politiques aux exigences de rigueur du travail scientifique. La dualité de ces deux traditions suppose en effet des objectifs, des méthodes et des publics distincts, mais l'unité de leur objet, ainsi que l'empathie commune avec la condition et la destinée ouvrières, doit ouvrir la voie à la collaboration des efforts et au débat.



(1) S. MENDES Socialismo Libertario ou Anarquismo, Historia e Doutrina Coïmbre, 1896.

(2) L. GONÇALVES, A Evolução do Movimento Operârio em Portugal, Lisbonne. 1905; J. Campos LIMA, Movimento Operario em Portugal, Porto, Afrontamennto, (réédition) ; F. Emidio da SILVA, O Operariado Português na Questao social, Lisbonne, 1905; J. Lobo d'AVILA LIMA, Movimento Operario em Portugal, Lisbonne 1905.

(3) Ministério das Obras Públicas, Comércio e Indûstria, Boletim do Trabalho Industrial, après 1906.

(4) F. EMIDIO da SILVA, AS Grèves, Coïmbre, 1913.

(5) M. Joaquim de SOUSAO, Sindicalismo em Portugal, Lisbonne,,1931.

(6) E. COSTAO, Sindicalismo Independente, Lisbonne, Seara Nova, 1931.

(7) A.VIEIRA, Delegacia a um Congresso Sindical, Lisbonne, 1960.

(8 )B. GONÇALVES, Palavras Necessarias et Duas Palavras, publiés clandestine-ment dans les années 1960.

(9) C.OLIVEIRA A, Comuna de Paris e os Socialistas Portugueses, Porto, Brasilia, 1971, O Congresso Sindicalista de 1911, Porto, Afrontamento, 1971; A Criacao da Uniao Operaria Nacional, Porto, Afrontamento, 1973; C. da FONSECA, A Origem da I International em Lisboa, Lisbonne, 1973; J. Pacheco PEREIRA, As Lutas Operarias Contra a Carestia de Vida, Porto, Portucalense, 1971.

(10) M.VILLAVERDE CABRAL, O desenvolvimento do Capitalismo em Portugal no século XIX, Lisbonne, Regra do Jogo, 1976; F. MEDEIRO A Sociedade e a Economia Portuguesa nas Origens do Salazarismo, Lisbonne, Regra do Jogo, 1978; J.G. QUINTELA , Para a História do Movimento Comunista em Portugal : I. A Construçao- Partido (1919-1929) Porto Afrontamento, 1976.

(11) Bento Gonçalves, Porto, Opiniao, 1976; J. Dias COELHAO, Resistência em Portugal, Porto, Inova, 1974; P. SOARES Tarrafal Campo da Morte Lenta, Lisbonne, Avante, 1975; Tarrafal - Testemunhos, Lisbonne, 1978; R. E. dos SANTOS, Os Tabacos - Sua Influência na Vida da Nação, Lisbonne, Seara Noya,1974.

(12) V. Pulido VALENTE, Poder e o Povo. A Revolução de 1910, Lisbonne, D; Quixote, 1976. 1976;

(13) J. Silva MARQUES, Relatos da Clandestinidade, Lisbonne, Expresso,1976, E. SANTANA História de um Atentado- o Atentado a Salazar, Lisbonne, Forum, 1976.

(14) D. de CARVALHO, Os Sindicatos Operarios e a República Burguesa (1910-1926), Lisbonne, Seara Nova, 1977; A.T. d'AQUINO, O Segredo das Prisões Atlânticas, Lisbonne, Regra do Jogo, 1978; J.R. SEQUEIRA, Relembrando e Comentando, Lisbonne Regrado Jogo, 1978; O 18 de Janeiro e Alguns Antecedentes, Lisbonne, Regra do Jogo, 1979.

(15) C. da FONSECA, História do Movimento Operario e das Ideias Socialistas Portugal,vol. I-IV, en cours de publication.

(16) O. MARQUES, Historia da 1e Republica Portuguesa - As Estruturas de Base, Lisbonne, Iniciativas Editoriais, 1978; M. VILLAVERDE CABRAL, Operariado nas Vésperas da República, Lisbonne, Presença, 1978; Portugal na Alvoradado Século XX, Lisbonne, Regra do Jogo, 1979. .

(17) M. Filomena MONICA, « Uma Aristocracia Operária : os Chapeleiros», Analise Social, 1979 et «Mort d'une aristocratie ouvrière : les ouvriers chapeliers portugais (1870-1914), Le Mouvement social, avril-juin 1983; V. Pulido VALENTE, «A revolta dos abastecimentos : Lisboa, Maio de 1917», Economia, mai 1977, articles du numéro monographique sur la classe ouvrière de Analise Social 1981.

(18) En témoigne le volume d'actes du colloque de Paris des 10-13 janvier1979. Utopie et socialisme au XIXe siècle, Paris, Fondation Calouste Gulbenkian 1982.