Jornal COMBATE - 2 publicações Vosstanie Editions

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quarta-feira, 22 de agosto de 2018

De la Falsification ou du Trotskisme Universitaire. À propos du livre (à paraître) Histoire Populaire de la Révolution Portugaise de Raquel Varela aux éditions Agone

De la falsification ou
du trotskisme universitaire

À propos de la sortie prochaine de l’ouvrage, 
Histoire populaire de la révolution portugaise de 1974-1975 de Raquel Varela aux Éditions Agone (2018) 


Version du 12 Août 2018


De la falsification ou du trotskisme universitaire
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Ce texte aurait pu ne pas prendre forme, ce qu’il soulève aurait pu rester confiné dans les quelques minutes que nous y consacrons dans notre émission sur la Lutte des classes au Portugal (2014). Mais la publication prochaine d’un ouvrage aux éditions Agone, maison d'Édition considérée comme proche d’un milieu dit anti-autoritaire au sens aussi large que confus nous incite à nous saisir de notre clavier. Non pour rétablir une certaine « justice » ou critiquer une ligne éditoriale dont on se moque complètement. On laissera d’ailleurs au seul lecteur le soin d’évaluer sous quel angle, il s’agit d’analyser la publication de ce titre. Bêtise, inculture politique, copinage universitaire ou coup éditorial ?
Pour notre part, il s’agira plutôt de traiter ici de ce que cet ouvrage passe volontairement sous silence et des conséquences de la falsification historique sur le plan politique. Pourquoi est-ce que cela nous semble important ? Parce qu’il sera le seul ouvrage en France sur la question dite du 25 avril 1974 à être disponible pour un large public francophone.



Le business du populaire


L’ouvrage à paraître sous le titre de : Histoire populaire de la révolution portugaise de Raquel Varela (RV) est donc la traduction d’un ouvrage paru en 2014, année des 40 ans de la révolution dite des « Œillets » dans les fusils ou le 25 avril, il est paru chez Bertrand Editora au Portugal sous le titre História do Povo na Revolução Portuguesa 1974-75.

La première curiosité au risque de paraître fort pointilleux relève dont le titre a été traduit. História do Povo na Revolução Portuguesa ce qui peut se traduire littéralement, par Histoire du peuple dans la révolution portugaise devient chez Agone une Histoire populaire de la révolution portugaise.

Ainsi nous sommes passés du peuple au populaire. Si le « peuple » semble de plus en plus « populaire » pour le pire de ce concept aussi vague qu’inter-classiste, il n’en demeure pas moins que ce qui est « populaire » semble faire le consensus surtout dans le milieu de l’édition qui s’est très vite HowardZinnisée2.

La subalternité est à la mode. Elle permet autant de segments, de niches de publication que d’éclatement des sujets, pour cette lutte des places dans les universités. La course est à celui qui trouvera un objet d’étude original ou qui n’a pas été trouvé par son concurrent potentiel. On ne sait pas trop qui alimente qui dans cette circularité (université/Édition) en revanche elle se nourrit de la subjectivation bien concrète des sujets sans objets 3 dans la course aux marchés des identités et à leurs manipulations.

Il ne s’agit pas de développer ici que la révolte de ceux d’en bas n’est pas à privilégier, mais l’on assiste à un tel éclatement des champs interprétations par des cohortes d’entomologistes « du peuple » et du populaire appointés par les États, que tout ceci en vient à se dissoudre dans un vague magma émeutier et de revendications intégratrices, ou plus aucune perspective historique de remise en cause globale et totale du mode de production marchand et de ses médiations ne semble plus être questionnée.

Sans aucun doute, il s’agit ici d'une manne pour les spécialistes de l’hégémonie culturelle susceptible de leur offrir des postes de pouvoirs intellectuels et politiciens, mais aussi des rétributions sous forme de subventions.


Du Parti de la mémoire d'État 4 à l’Avant-garde de l’oubli.


Lors d’un débat organisé dans un local militant en 2014 où il était question de la situation sociale au Portugal et des dernières luttes de la fin des années 2000 un participant pouvait affirmer qu’il ne restait que des chansons de cette époque où l’on pouvait parler de 1974 à 1976 du Processus révolutionnaire en cours (PREC). Dans un autre cadre un participant du mouvement de cette époque plus pessimiste encore considérait que ces chansons ne faisaient écho à rien et qu’en toute logique il n’en restait plus rien.

Le refoulement et l’oubli ont été alimentés par la défaite et les désillusions des prolétaires. Le trauma des guerres coloniales est toujours présent et la vaste analyse à faire sur le sujet est susceptible de briser la liturgie commémorative du 25 avril ou de faire fuir le touriste qu’on évitera de faire passer pour un néocolon. Le livre de R.V sachons lui concéder au moins cela, part du « bas » et n'évite pas l’importance de la question coloniale, de la répression et du soulèvement des prolétaires noirs des pays colonisés par le Portugal et donc de ces répercussions sur son territoire.

Mais au fur et à mesure de notre lecture l’ouvrage, parsemé de chronologies toutes aussi inquiétantes que nécessaire s’invite la question de la critique de l'économie politique et des options idéologiques de l’auteure. Elles s’affirment ouvertement mais au prix de la falsification historique et de la censure structurée universitairement et éditorialement.

Il peut paraître ridicule de rappeler que le Portugal est un petit pays où l’on fait vite le tour des lieux et des individus. Le Portugal n’existe pas 5 pouvait même écrire João Bernardo. Recenser les idées et les pratiques peut-être assez aisées pour qui s’en donne la peine. Pour preuve de nos jours on y reconnaît même dans les rues les enfants des anciens fascistes qui ont su se reconvertir dans la finance et les « affaires » comme les anciens paysans pauvres émigrés qui reviennent à dates fixes pour s'enfermer dans des tombeaux granitiques en ruines sous un soleil de plomb.

S’il est bon de rappeler quelques évidences, c’est que pour quelqu'un qui se lancerait dans un travail d’archives et de manière professionnelle sur une question contemporaine comme celle qui nous intéresse, il est assez aisé de circonscrire son sujet même si l'entreprise demeure vaste. Le systématisme, l’accumulationnisme bibliomaniaque et référentiel étant un des traits les plus caractéristiques du travail universitaire, on ne peut être qu’étonné que deux références à notre avis majeures de la période révolutionnaire portugaise soient totalement absentes du travail de cette autorité médiatique qu’est R.V.

Nous n’en sommes pas si étonnés que cela puisque cette censure lui permet de débiter à la fois des options idéologiques aussi trotskistes que fausses, aussi autoritaires que manipulées et de défendre un point de vue aussi frelaté que son léninisme de chaire est aux ordres de l’État.

Notre interrogation est tout autre en ce qui concerne la publication au supplément au Dicionário de História de Portugal - O 25 de Abril et édité par Figueirinhas Editora et dirigé par António Reis, Paula Borges Santos et Maria Inácia Rezola et dont les nombreux volumes édités depuis 2016 6 ne mentionnent de quelque manière que ce soit le journal Combate ses acteurs et participants, les lieux et problématiques propres de cette initiative. La bêtise universitaire est décidément insondable.

C’est donc bien de cela dont il s’agit c’est-à-dire du Journal Combate mais avec celui-ci de ce qu’a été l’autonomie ouvrière et les pratiques radicales des prolétaires critiquant en actes, les partis et les syndicats, le capitalisme privé ou d’État.

Ce que fut le Journal Combate 1974-1978.7


Le premier numéro du Journal paraît le 21 juin 1974, on y trouve son Manifeste inaugural qui évoluera quelque peu. Le dernier ou le numéro 51, est daté de février 1978. Les dix premiers numéros furent hebdomadaires et bénéficièrent d’une large distribution. Du numéro 11 (22 novembre 1974) au numéro 47 (22 octobre 1976), la périodicité fut quasiment bimensuelle. Mais à partir du numéro 48 (février 1977) au 51 (février 1978) les tirages furent de plus en plus difficiles à faire paraître et donc la périodicité fut irrégulière.

Combate ne comptait ni permanents ni journalistes professionnels. Son objectif était de faire paraître un journal qui ne soit pas l’expression d’une idéologie particulière, même si elle avait une ligne politique et de relater les occupations et les expériences liées aux pratiques autogestionnaires. Des groupes de « camarades » parcouraient le Portugal pour interviewer les membres des commissions de travailleurs et des commissions d’habitants.

Il interrogeait le plus souvent les travailleurs de base et tous les numéros traitaient des problèmes des commissions de travailleurs.

Ce qui se dégageait des numéros et du propos du journal, c’est que le mouvement révolutionnaire portugais ne devait rien aux partis politiques de gauche et d’extrême gauche qui furent complètement surpris et dépassés par les événements. MRPP, UDP, PRP et MES aucun d’entre eux ne jouèrent un rôle majeur dans le mouvement autogestionnaire de l’époque. En fait, ces partis d’extrême gauche étaient le bras politique de certaines factions militaires.

Quant au Parti communiste, il essaya de renforcer la bureaucratie syndicale embryonnaire au détriment des commissions de travailleurs. Il tenta de mettre fin au mouvement autogestionnaire et de promouvoir sa politique favorable au capitalisme d’État, fondée sur les nationalisations.

Pour Combate, plutôt que les revendications particulières formulées par les travailleurs, ce qui importait (même si elles étaient importantes), c’étaient leurs formes réelles d’organisation spontanée, parce qu’il voyait en elles la base de la démocratie ouvrière et le moyen de détruire les structures d’encadrement du capitalisme d’État ou Privé.

Les 51 numéros de Combate offrent un panorama de tout ce qui s’est passé dans le mouvement ouvrier portugais entre 1974-1975.

C’est une source importante pour tous ceux qui s’intéressent au mouvement ouvrier de cette époque que les chiens de garde du savoir d’État s'évertuent à censurer, car c’est probablement l’une des dernières expériences les plus importantes de la fin du XXe siècle.

À ce sujet un recueil reprenant le Manifeste du Journal et les vingt premiers éditoriaux jusqu’au 28 mars 1975 fut publié chez Afrontamento. Les éditions Afrontamento crées en 1963 8 furent des éditions « progressistes » opposées au régime salazariste et elles existent toujours à l’heure actuelle.

Que l'ouvrage qui date de 1975 sous le titre Capitalisme privé ou Capitalisme d’État : Ce n’est pas un choix ! Ne soit pas cité bibliographiquement pourrait passer au mieux pour un acte manqué, mais nous en doutons compte tenu de l’importance des éditions dans le petit espace portugais. En revanche que la parution des 51 numéros ! ne fasse l’objet d'aucune mention voilà l’acmé du scandale et de la censure.

Il en va de même du titre de Phil Mailer qui fut publié en anglais (et en portugais9 ) sous le titre The impossible revolution ? Chez Solidarity en 1977. Phil Mailer fut l’un des collaborateurs étrangers du journal et il y participa très activement. Son ouvrage contient de nombreuses références et citations extraites de Combate 10.

Il en va de tout autant d’un participant non moins important qui fut à la fondation du journal et au parcours atypique et qui fut édité également chez Afrontamento on pense ici à João Bernardo11 dont la contribution au débat sur l’autonomie ouvrière, le fascisme, Marx, le Marxisme, reste à découvrir en France 12.


L’objet de la falsification


Toute l’histoire, la pratique relayée par le journal Combate s’oppose au point de vue de R.V. Rappelons tout de même ici que les organisations trotskistes étaient plus que groupusculaires voir inexistantes au Portugal. L’espace ayant été pris par le Parti communiste Portugais (PCP) et une pléthore de chapelles ibéro-maoïstes. L’effondrement du pouvoir ne fut pas uniquement dû selon la doxa philo-militaire et progressiste au putsch des capitaines d’Avril, mais doit beaucoup aux années de luttes qui ont précédé le 25 avril. Ceci va des révoltes dans les colonies à l'insoumission, aux désertions, grèves, et même jusqu’à la spectaculaire lutte armée, etc. La vacance a laissé la possibilité au « non-grand parti », c’est-à-dire à l’a-partidarisme de prendre sa place.

Il était d’ailleurs assez étrange à l'époque de voir les constructeurs de partis en tout genre tout faire pour ne pas passer pour des partidaires.

Au-delà des faits, des dates, RV ne peut s'empêcher dans son ouvrage de développer une position totalement idéologique et de plaquer le vieux mantra trotskiste tiré du programme de transition : le contrôle dit ouvrier ou « Le contrôle ouvrier » ceci aux événements portugais.

En 2015, une publication hors norme de 2368 pages (PDF) éditée par les Éditions Syllepses à savoir Autogestion. L'Encyclopédie internationale relayait son propos13. Il le fut également par les idiots professionnels de la revue Période 14.

On peut se demander dans un premier temps ce que peut bien faire ce texte sur le « contrôle ouvrier » dans une publication traitant d’autogestion et que R.V distingue très bien dans son ouvrage15.

Il faut croire que la dimension de l’escroquerie trotskienne dépasse le cadre lusitanien.

Mais contrairement à ce qu’affirme R.V dans cet article, il n’est bien sûr pas vrai que « Dans les années 1970, le contrôle ouvrier constituait une revendication commune aux jeunes libertaires, aux sociaux-démocrates et aux syndicalistes réformistes » et on voit plutôt mal le courant libertaire au sens large s’en revendiquer (ou alors par méconnaissance) comme elle le prétend dans l’introduction de ce texte. Ceci pour des raisons assez évidentes et que développe longuement Maurice Brinton dans Les bolcheviks et le contrôle ouvrier - 1917-1921 16.

Si elle parle de « désaccords » terminologique sur la notion de contrôle ouvrier en suggérant qu’il n’aurait jamais été convenablement défini, elle minore également la position de M.Brinton qu’elle récupère au passage en oubliant clairement de dire que ce dernier faisait plus que débattre de l’expression de « contrôle ouvrier » ou faisait plus que considérer que celui-ci pouvait « « détourner » les travailleurs de l’autogestion, seule revendication qui remet en cause le profit ». Il affirmait déjà et ceci bien avant l’année 1974 que tout devait être combattu dans cette idéologie du contrôle ouvrier.

Pourquoi une telle opération ? Qui pourrait passer d’ailleurs pour surannée puisque chaque moment est particulier et mérite son analyse propre au risque de virer au psittacisme politique et au dogmatisme.

C’est que derrière ce « contrôle ouvrier » jamais vraiment défini se cachent des objectifs politiques bien précis.


Du contrôle ouvrier au contrôle sur les prolétaires.


En faisant un historique confus de la notion et tout en ne la développant vraiment jamais, elle entretient le flou à son profit politique et tente de faire passer le contrôle ouvrier comme une forme radicale de lutte. Mêlant d’ailleurs à sa farce les conseils ouvriers. Ainsi sont convoqués dans son livre les noms d'Anton Pannekoek et de Karl Korsch deux grands critiques du/des Parti(s) et proches des idées communistes des conseils qui n’ont jamais été des apologistes du contrôle ouvrier ou de la théorie léniniste du double pouvoir surtout quand ils sont cités dans les années 60-70.

Si RV insiste tellement sur le contrôle ouvrier en dénigrant de manière retorse et ambiguë l’autogestion (aussi limitée, récupérée et critiquable que fut l’autogestion) c’est qu’elle est prise sous deux feux ambigus, ceux d’être l’idéologue d’un courant politique minoritaire et autoritaire. Comme à chaque fois chez les léninistes, l'autogestion n’est concevable qu'après la prise du pouvoir politique d’État (théorie du double pouvoir) pour l'instauration de l’État socialiste !

« En quoi consiste la dualité du pouvoir ? En ceci qu'à côté du Gouvernement provisoire, du gouvernement de la bourgeoisie, s'est formé un autre gouvernement, faible encore, embryonnaire, mais qui n'en a pas moins une existence réelle, incontestable, et qui grandit : ce sont les Soviets des députés ouvriers et soldats. »

Lénine, Sur la dualité du pouvoir « Pravda » n° 28, 9 avril 1917.

Si pendant la révolution portugaise il y a eu une « défense » toute relative de l'autogestion et de l’auto-organisation on constate rapidement qu'il ne s'agissait, la plupart du temps chez les léninistes que d'une position tactique de la part d'adversaires du Parti communiste Portugais qui essayaient, en défendant l'autogestion, de déloger le Parti Communiste Portugais de ses bastions.

Tout le pouvoir au soviet ! Ce célèbre mot d’ordre tactique léniniste qu’avait déjà décortiqué Oskar Anweiler avec précision dans Les Soviets en Russie (1905-1921) 17, indique parfaitement de quoi il en retourne stratégiquement.

« Le contrôle ouvrier est un processus de dualité de pouvoirs qui consiste dans l’organisation politique des travailleurs au niveau de la production - formalisée ou non - dans le but de prendre le pouvoir politique ».

Raquel Varela p. 274 de História do Povo na Revolução Portuguesa 1974-75.

En fait, la dualité du pouvoir n’est rien d’autre que la théorisation du gouvernement de substitution (éternellement provisoire) avec ses chefs et autres commissaires, qui se chargeront de structurer la transition sans fin vers le socialisme par la militarisation du travail si chère à Léon Trotski. En définitive un autre gouvernement bourgeois, ou le « pouvoir des travailleurs » est identifié, assimilé et récupéré au profit du Parti.

Pour des finalités assez pauvres, si on en croit d’ailleurs Trotski lui-même dans le Programme de Transition (1938).

Voici un extrait de cette sempiternelle litanie répétée encore de nos jours et jusqu'à l’écœurement par les fans toujours téléphiles et caméléon du Staline manqué :

« Les premières tâches du contrôle ouvrier consistent à éclairer quels sont les revenus et les dépenses de la société, à commencer par l'entreprise isolée ; à déterminer la véritable part du capitaliste individuel et de l'ensemble des exploiteurs dans le revenu national ; à dévoiler les combinaisons de coulisses et les escroqueries des banques et des trusts ; à révéler enfin, devant toute la société, le gaspillage effroyable de travail humain qui est le résultat de l'anarchie capitaliste et de la pure chasse au profit. »


Cet « éclairage » programmatique, dont la bourgeoisie n’a même plus peur, « ne peut être résolu que par la IV° Internationale », ou l’avant-garde des porteurs de vessies en forme de lanternes contre la spontanéité « trade-unioniste » des prolétaires c’est bien connu.

Rappelons par exemple ce que dit Lucia Bruno18 du contrôle ouvrier et qui a travaillé sur le journal Combate et « L‘expérience portugaise19 ».

« Le contrôle ouvrier, c’est quand un groupe de travailleurs est reconnu par la direction d’une entreprise, qui se transforme en cogestionnaire du capital. On parle de contrôle direct des ouvriers par d’anciens ouvriers. Il est légal dans presque tous les pays développés indépendamment de l’existence ou non de luttes.
Le contrôle ouvrier se fonde sur la délégation de pouvoir, et plus sur l’action directe. On élit des délégués qui vont représenter les travailleurs et participer à la gestion de certains problèmes de l’entreprise.
De manière générale, on les limite à des questions d’ordre interne, plus directement liées aux problèmes de main-d’œuvre.
La séparation des délégués élus de l’ensemble des travailleurs est inévitable, car ils ne font l’objet d’aucun contrôle par la base qu’ils disent représenter.
Ils finissent donc toujours par se constituer comme un pouvoir qui se situe au-dessus des travailleurs en reformalisant la relation dirigeants/dirigés qui caractérise toute société d’exploitation.
Pour qu’une entreprise autogérée se sépare de la logique du profit, en initiant le processus d’édification du socialisme, il ne suffit pas d’élire des représentants des travailleurs pour participer de la gestion.
Alors que gérer signifie prendre pour soi-même des décisions en tant que personne ou comme collectivité souveraine, ceci en pleine connaissance des informations nécessaires, contrôler ne signifie que superviser ou vérifier les décisions prises par d'autres.
Le contrôle ouvrier implique une limitation de la souveraineté où certains déterminent les objectifs, et les d’autres s’efforcent que soient appliqués les méthodes les plus appropriées pour les réaliser. »

La référence à Trotski et Gramsci comme théoriciens du contrôle ouvriers et admirateurs du modèle fordiste en dit long sur l’analyse proposée par RV du 25 avril. Au-delà d’être totalement idéologique et dictée par le logiciel bourgeois elle passe sous silence toute une problématique :

- Celle qui voyait dans les relations sociales nouvelles issues des luttes un l’élément possible d’abolition du monde de production capitaliste qui est un élément fondamental dans l’économie de la révolution. C’est de cela dont elle ne parle pas ou ne veut pas parler en ne parlant pas de Combate ou en déformant le propos de M.Brinton, ou de l’'autonomie ouvrière réellement existante au Portugal. Mais également d’un courant politique qui refusait les médiations bourgeoises, le double discours, et les avant-gardes.


L'autonomie ouvrière contre le contrôle ouvrier


Concevoir l’autonomie des prolétaires, c'était et c’est aussi entrevoir la critique pratique et théorique des partis et des syndicats. La volonté de ceux qui luttaient d’en finir immédiatement avec les rapports capitalistes sur les lieux de productions et dans toute la vie sociale et donc de détruire toutes les casernes.

Au-delà de son trotskisme universitaire, la problématique de RV s’inscrit dans la pure tradition du marxisme des forces productives (orthodoxe) qui réduit l’importance et la signification de la critique de la plus-value dans la critique du capital.

Comme l’indique João Bernardo, « le marxisme des forces productives est l’idéologie du pouvoir ou plus exactement une idéologie de la réorganisation et du développement du pouvoir capitaliste » 20

Concevoir l’activité révolutionnaire sur un mode bourgeois et séparé, c’est ne pas comprendre que « les relations sociales de production qui surgissent dans les luttes collectives et actives, ne sont pas seulement antagonistes au capitalisme, mais sont déjà, dès maintenant, le fondement d’un nouveau mode de production »21.

Autrement dit « ce qui importe ce n’est pas de créer préalablement les conditions strictement matérielles, vers un monde de production futur [nous précisons] comme le prétend le marxisme des forces productives »22 mais le développement de nouvelles relations sociales de production.

Il est évident que de ces propositions se dégage une autre approche de la question du pouvoir. Il ne s’agit pas de nier cette question, mais d’identifier que son approche est tout autre et bien différente de celle défendue dans le livre par R.V. Il ne s’agit plus de conquérir l’appareil d’État, mais d’acter sa destruction. Il s’agit dans le cours de la lutte de combattre le fonctionnement bourgeois de l’organisation du travail, sa militarisation, son hiérarchisme, son caractère fragmenté et aliéné.

Sans tomber dans l'illusion de la possibilité d'îles autonomes ou de l’autogestion dans un monde capitaliste ou de ne pas lier les moyens et fins, le fond et la forme.

Si le nombre des entreprises autogérées, des terres collectivisées fut conséquent et dictées le plus souvent par la nécessité plus que par des discours idéologiques il en va tout autant de l’intégration de ces expériences.

L’appel à l’État comme pourvoyeur, l’intégration par le marché et la normalisation de la situation par les élections ont fait le reste.

Mais toute la gauche et l’extrême gauche ont alimenté leurs discours et leurs pratiques d’un socialisme frelaté, d’un discours ambigu où la socialisation des moyens de production apparaît toujours comme synonyme d’étatisation ou la fin du capitalisme n’est que l'élimination de la propriété privée.

Cette démarche qui est celle de R. VARELA vise à intégrer d’une façon détournée les prolétaires dans le camp idéologique des nouveaux exploiteurs - les managers technocrates du capital étatisé, dont elle est une des représentantes actuellement de par ses fonctions de médiations dans l’appareil idéologique d’État Portugais.

Identifier la structure du mode de production capitaliste avec la validité des « lois du marché » établir que la disparition de ce marché signifie la disparition du mode de production comme un tout, c’est produire une zone de convergence idéologique entre ceux qui veulent mettre fin à toute exploitation et ceux qui pensent seulement la réaliser sous une nouvelle vielle forme – les nationalisations et le capitalisme d’État.
Le journal Combate et certains courants minoritaires du communisme antiautoritaire ou libertaire, anarchistes même furent les seuls à dénoncer ou à refuser le faux choix entre le capitalisme d’État et le Capitalisme Privé.
Mais de cela il ne sera pas question dans son livre car il s'agit d'un Autre Combat 23


Version du 12 Août 2018







NOTES


1. Émissions de Radio Vosstanie sur La lutte des classes au Portugal (Sur la révolution dite des « œillets » ou la transition démocratique portugaise) 17h30 de son et d'entretiens avec Charles Reeve, Joao Bernardo, José Hipólito dos Santos, etc. https://vosstanie.blogspot.com/2014/09/la-lutte-des-classes-au-portugal.html


2. En référence à Howard Zinn auteur d'Une Histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours, Agone, 2002.


3. Franck Fischbach. Sans objet Capitalisme, subjectivité, aliénation. Vrin 2009.

4. Raquel Varela a été désigné par l’État Portugais comme « conseillère scientifique » pour les commémorations des 40 ans de la révolution dans le cadre d’un « Itinéraire sur le 25 Avril » http ://passapalavra.info/2014/04/94453




6. À cette date le volume VIII vient de paraître. Cette publication fait suite à l’ouvrage de référence entrepris et dirigé en son temps par Joel Serrão sous le nom de Dicionário de História de Portugal éditorialement il s'agit d'un supplément.


7. La collection complète du journal Combate peut-être consultée ici : https://www.marxists.org/portugues/tematica/jornais/combate/index.htm



9. Chez Afrontamento également puis ré-publié cette année dans une édition revue augmentée chez Antigona Editora (2018).


10. Ce paragraphe a été rédigé grâce à un texte édité en 2006 et tiré de http://jornalcombate.blogspot.com/ Jornal Combate Portugal, 1974-1978 et signé par João Bernardo, José Elísio Melo e Silva, José Paulo Serralheiro, Phil Mailer, Rita Delgado.


11. On peut en savoir bien davantage sur son parcours et ses idées en écoutant nos émissions sur Radio Vosstanie.


12. Notons que le journal Combate fait l’objet de travaux divers et universitaires au Brésil. Mais peut-être que les enjeux sont autres là-bas loin. On soulignera la traduction du travail de Danúbia Mendes Abadia dans Portugal, la révolution oubliée, tome I - « Combate et les luttes sociales pour l’autonomie (1974-1978) » Éditions Ni patrie ni frontières 2017.


13. Nationalisations et contrôle ouvrier dans révolution des Œillets. p 901-927



15. Voir plus précisément à la page 274 de História do Povo na Revolução Portuguesa 1974-75 ou l'édition portugaise de l'ouvrage de R.V.


16. Édité par le Groupe Solidarity en 1970. Traduit en français en 1973 dans la revue Autogestion et socialisme, Cahier 24-25 en 1973 puis en 2016 aux Éditions Les Nuits Rouges.


17. Oskar Anweiler, Les Soviets en Russie (1905-1921) Trad. De l'allemand par Serge Bricianer. Préface de Pierre Broué, Éditions Gallimard, 1972.


18. In Qu’est-ce que l’autonomie ouvrière ? Vosstanie Éditions 2018.


19. En référence à L’Expérience portugaise La conception putschiste de la révolution sociale, Charles Reeve, Éditions Spartacus,1976.


20. In Economia dos Conflitos Sociais. Expressão Popular Editora 2009 (2e édition). On pourra écouter également 3 Entretiens avec João Bernardo autour de son livre Économie des conflits sociaux sur Radio Vosstanie.


21. Ibid.


22. Ibid.


23. PORTUGAL l'autre combat. Classes et conflits dans la société. F. Avila, Carla Ferreira, B. Lory, C. Orsoni, Charles Reeve. Editions SPARTACUS. Série B. nº61 - 1975. 220 pages. Disponible en PDF sur le site ArqOperaria https://arqoperaria.blogspot.com/2014/01/pour-une-bibliographie-engagee.html

quarta-feira, 26 de julho de 2017

La société communiste se passera-t-elle d'ascenseurs et de motocyclettes ?

La société communiste se passera-t-elle d'ascenseurs et de motocyclettes ?

A PROPOS DE A FABRICA DE NADA de PEDRO PINHO
(L’USINE DE RIEN) - 2017




Faire part de quelques impressions sur un objet cinématographique de 177 minutes n’est pas une tâche aisée. S’il s’agit de le faire, c’est que d’une certaine manière nous ne sommes pas restés insensibles. Même si les commentaires ne sont pas forcément que positifs. Pour autant l’objet touche son objectif à savoir interroger, se questionner jusqu’au point de se faire critique de la critique du point de vue ou des idées exprimées.

D’une certaine manière une forme de comparaison s’impose presque avec un autre film, celui de Miguel Gomes (2015) - Les Mille et Une Nuits (As Mil e Uma Noites) sur fond de cette fameuse “crise”, de poésie, de bouffonnerie nihiliste et dépressive, d’interviews d’anonymes face caméra, ou les déroulements de vies nous indiquent que derrière cette inexorable désagrégation se trouve des individus brisés par le capitalisme.

La similitude, de certains procédés entre les deux films (On pense au 1er film de la trilogie de M.Gomes L'Inquiet ( O Inquieto ) questionne donc bien au-delà de l’esthétique. Car une forme du réel s’invite donc dans la fiction. Alors que la tonalité du moment serait plutôt à ce que la fiction s’invite dans un pseudo réel.

Le film, vendu par son distributeur pendant cette première diffusion aux Forum des Images à Paris le 10 juin 2017, comme une sorte de produit quasi total ou s'entrecroiserait comédie musicale (pour les fans de La La Land ?) documentaire, film d’auteur, voir politique ou “engagé” nous a laissé perplexe pour différentes raisons qui sont principalement politiques, de par son parti-pris esthétique.

La question s’était déjà posée d’une certainement manière pour le film de M. Gomes dont le discours politique ne décollait pas de l’arrière-train social-démocrate - type Bloco de Esquerda, et lui permettait de broder une métaphore aussi grosse que viriliste sur l'absence de “couilles” des politiques pour réguler le folklore local et l’économie.

Nous ne cachons pas d’être allés voir le film de Pedro Pinho pour une raison qui a la fois relevait de notre intérêt sur la situation du Portugal contemporain mais aussi parce que la bande annonce déclarait de manière assez ouverte que ce film se plaçait sous le signe d’une démarche plutôt en rupture avec celle de M.GOMES plus particulièrement sous l’angle de la critique de la valeur. (Voir la bande annonce)

Mais son argument principal est à notre avis possiblement devenu son point de faiblesse voir même un sorte de cache misère, un mauvais alibi intello d’un cinéma d’auteur épuisé.

Qui lui permet d’ailleurs de ne pas interroger la “politique” c’est à dire les politiciens comme l’escroquerie / racket du Bloco par exemple, ou même l’intervention consciente de classe.

Notre première impression en sortant de la salle aura été de se demander ce qu’il s’était passé depuis Ossos de Pedro Costa, sorti en (1997) ? ou de Os Mutantes (1998) de Teresa Villaverde voire même depuis la mort de João César Monteiro.

Que peut bien nous apprendre ce type de production qui se présente comme collective ? Est-ce le signe de la décomposition ou de transformation d’un pays ?

A notre avis ce que nous avons pu noter est surtout marqué par une forme d'extériorité qui frise d’ailleurs, pendant une certaine scène qui se veut “conviviale” le tragi-comique. (Voir plus loin)

Pour ce qui est des thématiques ou pourra dire que tout est effleuré mais que l’on reste trop longuement (à notre goût)  au niveau de l’écume. Du “plan social” à la critique du travail et de son sens, d’Avril 74 et de ses illusions, de l’anomie sociale jusqu’au nihilisme consubstantiel au capitalisme.

On s’interroge quelque peu sur cette désindustrialisation filmée explicitement et comme ligne de force du film qui ne date pas vraiment de ces dernières années. En effet la crise du textile et de la chaussure a des racines bien plus anciennes par exemple. Mais finalement ce propos même s’il a peu d’importance n’a presque plus d'intérêt puisqu’il vient alimenter la problématique de fond, celle de la “crise” du travail, de la valorisation, et de l'obsolescence de l’homme comme “capital variable”.

Le temps du A cantiga é uma arma (1) est fort loin on le constatera et on ne s’en désespère pas. Pas pour la pugnacité et la rage des chansons. Mais pour l’état d’esprit que cela accompagnait, c’est à dire un certain dogmatisme aboyeur, matrice des autoritarismes, et qui ne se revendiquait pas forcément des théories de l’Avant-garde en politique.

C’est pourquoi on accordera facilement à ce film une forme de tonalité apaisée qui ne consiste pas à asséner mais à mettre en regard des problématiques avec une certaine honnêteté même si l’on entend bien le parti pris, évidement, qui est celui de la critique de la valeur. Cette dernière étant écartelée entre un radical-mécanisme théorique mâtinée de psychanalysme et par cette vieille critique moralisante du consumérisme modernisée sous la religion de la décroissance. Qui n’a pu déboucher ces dernières années que sur une forme de militance pédago-alternativiste "critique", aux velléités crypto-intersectionnelles.

De La scène à la Cène

C’est autour de ce vieux débat sur l’autogestion qu’a lieu une scène d’un vrai ? repas qui suscite chez nous donc un vrai problème d’ordre esthétique et qui n’est rien de moins qu’éminemment politique.

En effet au milieu du film (?) a donc lieu un repas, policé entre individus manifestement “éduqués” pouvant discuter sans cris, un verre de vin à la main et sans ce regard vide que l’on connait tous après une journée de labeur. Ils échangent tranquillement des propos sur ce que peut et doit faire la classe ouvrière. L’autogestion...ou pas ? Limites et possibilités. Ceci sans ce fameux problème de la barrière de la de langue que tous comprennent par on ne sait quelle “magie”.... L’internationalisme de salon à ses secrets…la réalisation aussi.

On y aperçoit le pape du rien-de-nouveau-sous-le-soleil-critique-de-la-valeur, filmé en gros plan de profil (pour éviter le côté énième conférence probablement) avec d’autres, dont un pseudo inconnu argentin ? de son état et protagoniste du film, et dont le rôle étrange, si extérieur pourrait donner lieu à de nombreux commentaires. Se joint à cette table d’autres inconnus dont une qui l’est moins peut-être pour des familiers du pays et qui n’est autre qu’Isabel do Carmo ancienne dirigeante du PRP ( Partido Revolucionário do Proletariado ) formation d’inspiration guevariste, active un peu avant pendant et après la dite “révolution des œillets”. Senhora Doutora, Isabel Do Carmo reconvertie depuis 20 ans dans la publication de très nombreux d’ouvrages à destination des personnes en surcharge pondérale.

C’est autour de ces personnages “extérieurs” de par leurs statuts finalement si étrangers à celui de la condition ouvrière, qu’a lieu une discussion où une forme de débat aussi dérangeant qu’aliéné, sur les limites et possibilités de l’autogestion. Celui-ci a d’ailleurs toujours été longuement discuté dans le mouvement révolutionnaire même s’il fut minoritaire. Mais cette séquence vient à notre avis souligner le fossé entre la théorie et la pratique. D’un côté les “théoriciens”, pour certains ayant fricoté problématiquement avec l’avant-gardisme, des pédagogues de la radicalité critique, séminarisant professionnellement ou pas, ici et là et même Debout, de l’autre les prolétaires dont la mise en lumière oscille entre accablement et misérabilisme, bouffonnades et interrogations.

Un monde si “extérieur” ou l’on frise très clairement le moralisme (dans cette scène) et le sous-baudrillard(isme), ou les ouvriers sont encore accusés de ne vouloir que “consommer” ! on se demande toujours avec quel non-salaire… Voilà les prolétaires sans idées, pratiques, combats propres, dont les perspectives finalement ne seraient que “pragmatiques”, le prolétaire ne penserait qu’avec son bide.

A la suite est égrené le chapelet de thématiques propre au courant de la valeur, débat sur le capital fictif, crise du travail, collapsus du capitalisme, ou la vieille thèse catastrophiste de l’effondrement, c’est à dire toute la panoplie plutôt anxiogène, avec une lucide et juste critique de l’autogestion certes, mais pour finalement nous inviter à la gestion des “jardins communs” (sic) ! Autant dire ici que la proposition peut paraitre presque survivaliste.

Toujours est -il que le projet n’en reste pas moins interclassiste et romantique et il permet d’évacuer bien des débats. Surtout celui de l’affrontement de classe. Notamment grâce à quelques pirouettes mécanistes ou l'immanence du capital donne la possibilité d’évacuer les individus (et individualités) et les groupes qui n’existent plus vraiment ! et bien sûr cela est dit très doctement et tranquillement et quasi explicitement d’un point de vue qui est celui d’une certaine hauteur sans mépris mais avec tellement de distance...

On attendra donc tous les convaincus par la démonstration, dans l’arrière-pays de la région du Minho ou sont disponibles les forêts et les terres en friches, mais aussi de vieilles maisons de paysans à retaper. A moins que le feu ne s'en occupe...

Le pragmatisme pro-autogestion s’il n’est bien sûr absolument pas satisfaisant pose malgré lui quelques questions à notre avis fondamentales. Pour le cas du film, ou il s’agit d'auto-gérer une usine de fabrication d'ascenseurs, il va de soi que la concurrence, le marché se chargera toujours de régler le débat en dernière instance, aussi utopique et même pratique-réaliste soit la démarche. En revanche elle pose une vraie question et fort sérieuse à notre avis : la société communiste, libertaire - se passera-t-elle d'ascenseurs ? Question qui n'est point travaillée dans le film et les débats. Cette usine ne fabrique-t-elle vraiment rien d’utile ? est-elle vraiment “l’usine de rien” ? L’ascenseur est-il bourgeois ou capitaliste ?

Si le débat sur l’autogestion reste encore accessible on se demande quand même ce que le spectateur moyen peut bien comprendre sur celui de la critique de la valeur, ou il faut le dire, A.Jappe reste inaudible voir même incompréhensible. Les thèses en voix off qui parsèment le film n’ajoutent qu’une forme d’intellectualité plutôt factice comme un mauvais collage, dont le film pouvait clairement se passer. Mais il en perdrait alors sa particularité marchande jusqu’au point de se noyer dans le magma du cinéma pour dépressifs qu’il n’est pas interdit d'apprécier à très petite dose.

Si la fin du film se termine sur une tonalité d’espoir, et qu’elle ressemble à une forme de “choix”, elle n’est pourtant pas sans ambiguïtés.

Le personnage qui se veut central se trouve être comme “convaincu” par cet individu argentin venu d’on ne sait ou pour tisser des relations inter-autogestionnaires dans un monde de marché, ceci comme une aventure possible. Cette extériorité n’est pas sans poser quelques interrogations. On laissera ceux qui verront le film y réfléchir pour se questionner sur son rôle mais aussi sur son “projet”.

Mais ce n’est pas la seule ambiguïté dans cette toute fin de film. Alors qu’il acte pour continuer “l’aventure”, peut-être la seule alternative finalement avec celle de quitter le pays, (entre 2011 et 2013, 300.000 portugais sont allés chercher leur “salut” à l'étranger. (2)) notre protagoniste principal qui roule à moto fait le choix de laisser celle-ci bord de la route. Est-ce par conviction ? (serait-elle en panne ?) Ceci pour rejoindre l'arrêt de bus et faire le choix du commun transport avec d’autres prolétaires.

Mais ce geste, s’il se révèle à nos yeux comme écolo-décroissant, par on ne sait qu’elle illumination, ferait presque écho à une imprégnation du discours sur l'austérité. Il serait son versant intégré et puritain. Puritanisme qui traverse tous les projets d’émancipation en crise parce que dévitalisés de perspectives. C’est bien le risque quand la morale (ou de l’éthique que l’on tente d’universalisée) s’invite dans le champ du politique, et qu’elle se substitue à la pratique collective de classe ou que la transformation radicale du monde devient une histoire de comportement personnel.

Le chemin n’est pas l’horizon sauf à considérer qu’être ensemble serait suffisant. Suffisant pourquoi faire au juste ? Le mythe du commun ou de la communauté comme possible qui viendrait résoudre toute une série d’interrogations est une approche trop mystique (3). Cette forme de parade contre l’Avoir par l'Être-ensemble, côtoie trop à notre goût une forme de cette morale des liens qui libèrent et qui se change trop vite quand elle devient une thèse, en oppression du collectif. C’est la seule que puisse nous proposer les apôtres de la simplicité volontaire (forcée pour les autres) de salle à manger, et qui fantasment la communauté des bonnes volontés par leurs isolements et leur mode de vie individualiste, réellement vécu et probablement coupable.

La société communiste pourrait bien nous permettre de rouler seuls en motocyclettes ...et si cela l’était pas le cas en vaudrait-elle seulement la peine ? Le communisme ne sera pas la fausse abondance capitaliste c’est certain, pas plus la pénurie joyeuse, mais encore moins un cours de botanique autogéré dans les jardins obligatoirement communs.

Au-delà d’un fantasme d’urbains, il serait intéressant d’interroger d’une manière plus générale pourquoi l’idéologie “ambientaliste” raisonne de cette manière dans ce pays ? Qu’annonce-t-elle ? que dit-elle ?

Malgré lui ce film qui se veut “collectif” reproduit ce qui devait être politiquement critiqué. Critiqué puisqu’il s’annonçait “critique”.

Rien sur la critique de la séparation au sens large. Séparation entre “intellectuels” et “ouvriers”, séparés par cette scène du repas (qui coupe le film en deux) jusqu’au point d’y retrouver une vieille figure de l’avant-gardisme portugais des années 70. - Il en va de même du questionnement sur la séparation d’avec les moyens de production. Cette catégorie devait également être mise en débat au risque de reproduire ce que l’on combat ou dénonce.

C’est aussi le regard du réalisateur ( de ceux qui ont participé à cette œuvre, mais pas forcement...)  qui doit aussi être questionné peut-être comme inconscient de classe, tempérament de groupie, peut-être même comme une forme de fascination théoriciste "critique".

La montagne a-t-elle encore accouchée d’une souris ? c’est bien possible.


Notes.

(Version du texte révisée le 29/6/2017)


Peut-être que le problème touche à cette manière de faire rentrer la critique de l'économie politique dans la création artistique ....

(1) A Cantiga é Uma Arma (1975) Interpretação: Grupo de Ação Cultural (GAC) – Vozes na Luta Letra: José Mário Branco

(2) http://www.lexpress.fr/actualites/1/actualite/en-depit-de-la-reprise-l-exode-des-jeunes-portugais-continue_1555581.html

(3) Par extension voir aussi l'étymologie du mot religion (religio)


Voir aussi