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domingo, 6 de julho de 2014

Servantes et maîtresses

Les membres de l'opposition à Salazar condamnent toute sorte d'obscurantisme, tandis que beaucoup d'entre eux acceptent comme normales certaines coutumes qu'on ne peut qualifier que de féodales. La femme d'un vieux et important libéral, se plaignant de la grossièreté de sa domestique, nous raconta comme la chose la plus naturelle du monde que lorsque la bonne devenait trop impertinente elle lui pinçait plusieurs fois le bras fortement « pour lui apprendre à se tenir à sa place ». Son mari écoutait et faisait un signe d'approbation. On nous raconta que la femme d'un dirigeant socialiste battait ses servantes, ce qui était pratique courante il y a vingt ou trente ans.

Nous espérions que ce genre de choses ne se produisaient que chez la génération la plus âgée, mais un jeune homme qui avait été en prison pour ses activités dans le MUD Juvenil un mouvement de jeunesse de gauche — nous étonna, alors que nous lui rendions visite, en interrompant la conversation d'ordres secs donnés à la bonne. Il était évident qu'elle était occupée dans la cuisine à préparer le dîner, mais il la faisait venir pour les choses les plus insignifiantes: ramasser un journal qu'il avait fait tomber par terre - ne nous permettant pas de le faire nous-mêmes — répondre au téléphone, qui se trouvait derrière son épaule (l'appel était invariablement pour lui); lui apporter les cigarettes de la chambre où il les avait laissées. Et ce n'était pourtant pas un fils de fidalgo ou d'aristocrate, ni un riche héritier. Sa famille se trouvait avoir des difficultés économiques à cause d'une longue et digne résistance à Salazar. Ils n'avaient qu'une seule bonne. Le garçon, qui était étudiant, nous avoua avec sincérité qu'il ne recevait d'argent de son père que pour payer ses cigarettes et les trams. Ce n'était pas non plus le genre de poseur auquel on pourrait s'attendre d'après sa conduite. Au contraire, il était aimable, simple et plein d'humour et plutôt intelligent. Il était évident qu'il ne lui était jamais venu à l'esprit de traiter les servantes autrement, ni que son comportement pouvait nous paraître choquant.


Au cours d'un repas dans une famille qui s'enorgueillissait de ses idées libérales, un jeune homme à l'esprit révolutionnaire se mit à nous expliquer longuement les conditions lamentables des classes pauvres, les servantes en particulier. Il parlait avec chaleur en agitant les mains. Il avait déjà pris la fourchette et la cuiller du plat que lui tendait la servante debout, attendant patiemment qu'il l'allège de son fardeau. Mais notre jeune ami était trop lancé pour penser à manger. L'opportunité qui se présentait à lui, de donner libre cours à son mécontentement devant des Anglais, était trop bonne. Le spectacle de la pauvre domestique, les bras las, écoutant un rapport sur son triste sort méritait d'être vu. Finalement, nous suggérâmes au jeune homme qu'il y avait peut-être une mesure qu'il pouvait prendre immédiatement pour améliorer la situation de l'une de ces malheureuses... Le jeune homme s'excusa avec un sourire et se servit. Mais ses excuses nous étaient destinées, pour nous avoir fait attendre...

Généralement les hommes sont plus compréhensifs sur ce sujet que leurs compagnes, verbalement tout au moins. Ils affirment que le progrès économique et social qu'ils désirent pour leur pays dépend de l'industrialisation et d'une révolution agraire qui en finiront avec le chômage chronique et la basse productivité. Si on les pousse dans la discussion, ils admettront que le corollaire du plein emploi et des hauts salaires sera la disparition des gens de maison, ce qui entraînera des changements radicaux dans les foyers portugais. Mais il est plutôt douteux qu'ils prévoient les conséquences pratiques qu'auront de tels changements sur leur propre vie.

Certaines femmes, même très cultivées, font preuve d'une étonnante incompréhension de ces problèmes.

Nulle part ailleurs, la femme mariée qui a un titre universitaire ne dispose d'une telle liberté pour exercer sa profession et pouvoir en même temps élever ses enfants. Ces dernières années un nombre chaque fois plus élevé de femmes est sorti de l'université et les doctoresses, avocates et pharmaciennes ne sont pas rares. Il y a peut-être plus d'institutrices que d'instituteurs. Ces femmes ne se heurtent pas au problème de concilier les exigences de leur professions et les soins aux enfants comme leurs compagnes anglaises. Proposer le mariage à une jeune fille qui a reçu une formation universitaire est considéré comme chose très sensée pour un Portugais. Car la possibilité d'avoir des domestiques, assure à la famille un double revenu sans interruption. Chose surprenante, les deux revenus seront fréquemment égaux, car l'idée de payer des femmes moins que leurs collègues masculins pour le même travail n'est jamais venue à l'esprit des Portugais, bien qu'en d'autres matières ils soient plutôt antiféministes. Il n'est pas étonnant que ces femmes soient effrayées à l'idée de perdre leurs servantes.


Des « trésors » comme les bonnes sont la forme de richesse la plus répandue au Portugal, c'est pourquoi la maison portugaise a encore un certain aspect, primitif, même à la ville, chez des personnes qui ont assez d'argent pour s'offrir le confort moderne. A Lisbonne le salaire moyen d'une bonne est d 2,5 escudos l'heure, 0,45 franc. Dans la région d'Estoril, en été, il peut atteindre 3 escudos. Les senhoras portugaises se plaignent des étrangers qui gâtent leurs servantes en leur donnant 4 escudos à l'heure.

Une bonne à domicile gagne environ 300 escudos (51 francs) par mois. Pour cette somme elle travaille les sept jours de la semaine et généralement douze heures ou plus par jour. Elle aura quelques heures de liberté; selon qu'il conviendra à la famille. Sa journée commence à six heures et demie, du matin. D'abord elle cire les parquets, après quoi elle porte le petit déjeuner au lit à ses maîtres. Ensuite, elle va au marché et revient à la maison chargée des provisions pour la journée. Les lits doivent être faits vers dix heures; ceci plus qu'une règle est un culte. La bonne fait deux grands repas pendant la journée et la vaisselle après chacun d'eux. Souvent il est près de minuit avant, que celle-ci soit terminée car on dîne tard dans les familles portugaises et s'il y a des invités, la soirée se prolonge.

La domestique portugaise est une véritable artiste dans son travail. Le cirage ou nettoyage est fait avec énergie et à fond. Elle doit aussi servir à table. Elle est partout à la fois, mais sa présence est absolument ignorée.Naturellement la bonne à domicile est logée et nourrie. La chambre dans laquelle elle vit n'est souvent qu'un réduit. Si la famille est assez aisée et dispose de deux servantes ou davantage, elles partageront une seule chambre. C'était la coutume autrefois de donner aux servantes un repas et du vin plus grossiers que ceux de leurs maîtres. On ferme à clé fréquemment encore les garde-manger et parfois aussi le réfrigérateur. La maîtresse de maison sort les aliments nécessaires au repas et referme tout. On vous explique qu'autrement les servantes prendraient des vivres pour les donner à leurs parents qui en sont dépourvus.

On nous affirma de toutes parts que ce genre de chose était en voie de disparaître. Le « problème du service » ici se discute aujourd'hui comme il était discuté en Angleterre vers 1930, quand la bourgeoisie pensait encore à avoir une bonne. Les familles portugaises qui avaient jadis une cuisinière et deux bonnes n'ont plus maintenant qu'une servante pour faire tout le travail. Mais toute famille qui a des prétentions bourgeoises, de l'employé de banque à l'instituteur et au-delà, jouit encore d'un respectable service Il n'y a pas de blanchisseries. La maison moderne dernier cri, élégamment et confortablement meublée avec réfrigérateur dans la cuisine et voiture étincelante dans le garage, n'aura que rarement une machine à laver. Par contre, sous un appentis dans le jardin, il y aura le petit tangue domestique. C'est là que l'on fait la lessive — ce qui n'est pas un travail si dur peut-être, étant donné le climat du Portugal; mais ce n'est pas avec les détergents, que l'on garde pour la vaisselle et les lainages, que l'on blanchira le linge mais à la force des poignets.

Les produits industriels importés sont chers au Portugal. Le travail manuel de toute sorte est par contre bon marché. C'est ainsi que s'explique cette combinaison de luxe d'une part et d'économies de bouts de chandelles de l'autre, qui frappent tellement l'étranger. Avec une abondance de Joanas, Julias et Marias dont le travail d'un mois coûte moins que la mensualité pour le paiement à tempérament d'une machine à laver, on n'a réellement pas besoin de modernisation dans la cuisine. Et pas de modernisation dans la cuisine signifie pas de changement social, car la cuisine portugaise est un lieu si démuni de confort qu'il n'y a qu'une servante qui soit capable d'y travailler un certain temps, sans parler d'y manger. En fait, tout le mode de vie de la classe moyenne et supérieure portugaise est basée sur l'existence d'une armée de femmes, jeunes et vieilles, qui n'ont pas d'autres possibilités de travail et qui constituent une source inépuisable de main-d'oeuvre bon marché.

Bien que les coutumes soient en voie de transformation à Lisbonne, en particulier chez les jeunes, il est encore courant dans le reste du pays, de faire deux repas copieux par jour; l'un d'eux seul suffirait à nourrir une famille anglaise pendant deux jours. L'interruption du travail pour le déjeuner est longue, au moins deux heures, et les distances de la maison au lieu de travail sõnt courtes, de sorte que les employés de bureaux et les professions libérales rentrent invariablement chez eux pour déjeuner. La salle à manger est le centre de la maison, la pièce la plus grande et la mieux meublée, le lieu où se réunit toute la famille et où se discutent les problèmes d'importance. Deux fois par jour on met la table avec nappe brodée, verrerie et couverts comme il se fait dans une maison anglaise de la classe aisée dans une occasion exceptionnelle. Le menu comprend presque toujours une soupe, un plat de poisson, un plat de viande ou de volaille, du fromage, des fruits, et du café. Il y a du vin de table rouge et blanc et après le dîner on sert du porto ou une liqueur. S'il y a des invités ou si c'est fête, il se peut très bien qu'il y ait un troisième plat, de gibier ou de volaille et un gâteau par surcroît. Autrefois on avait l'habitude de servir aussi des oeufs et on le fait parfois encore. Lorsque nous déjeunâmes au restaurant de la gare à Vilar Formoso après avoir traversé la frontière, notre initiation à la cuisine portugaise avait été précisément un de ces repas, et la note n'atteignît que 30 escudos (5 francs) !

Il n'est pas étonnant que tout le monde parle continuellement de sa santé. Pratiquement tous les Portugais aisés souffrent de maladies de foie et d'estomac. Nous ne tardâmes pas à conclure qu'il y a deux classes de Portugais: ceux qui n'ont pas assez à manger et ceux qui en ont trop.

Mais le régime abondant des plus aisés n'indique pas nécessairement une grande fortune. Beaucoup de gens mangent ainsi n'ont pas de voiture et ne penseraient pas à se déplacer pour leurs vacances au-delà de l'Espagne. Les femmes possèdent rarement des manteaux de fourrure. Pendant le bref hiver, la famille s'assied autour d'une table bien garnie avec des châles et des vêtements sur les épaules, enrhumés, tremblants de froid, mouchant et toussant car le chauffage est considéré comme un luxe.

Comme si ces deux repas n'étaient pas suffisants il y a aussi le thé dans l'après-midi. Les Anglais ont persuadé le reste du monde que c'était une de leurs inventions; en réalité ce fut la femme de Charles II, Catherine de Bragance, qui introduisit cette coutume en Angleterre et elle persiste encore au Portugal. Le thé est moins fort et on n'y met généralement pas de lait. On prend du pain grillé avec du beurre plutôt que du pain beurré ou des sandwiches, et de délicieux petits gâteaux de toutes sortes. Il n'est pas étonnant que les Portugaises à trente ans soient plutôt fortes. Non que les hommes ne le soient pas, mais au moins, font-ils un peu d'exercice, ne serait-ce qu'en marchant jusqu'au moyen de transport qui les mène à leur lieu de travail. On se demande ce que les femmes font de leur temps. La dona de casa ne fait aucun travail domestique. Et malgré les enseignements de l'Église catholique, les couples des classes moyennes ont peu d'enfants.

Ecoutez seulement la conversation de ces femmes un moment, et vous vous rendrez bientôt compte que la loi de Parkinson a ici aussi toute sa valeur. Plus il y a de domestiques, de servantes, de couturières, de jardiniers et de chauffeurs, plus l'organisation et la discipline sont indispensables de la part de la maîtresse de maison. Elle doit préparer des menus de repas compliqués, dire à la bonne ce qu'elle doit acheter au marché, examiner avec soin ses achats, décider si 4 escudos ou 4 et demi font trop cher pour une douzaine de mandarines, et veiller à ce que les repas soient soigneusement servis, que les costumes de son mari soient impeccables et qu'elle-même soit mise avec l'élégance que l'on attend de l'épouse d'un homme de l'importance de son époux. Elle doit faire tout ceci malgré les bonnes: sa surveillance ne peut se relâcher, car il y a une lutte constante entre la dona de casa et ses servantes, qui sont toujours prêtes à ramasser un peu plus que les misérables sous qu'elles reçoivent, ou à prendre un peu plus de temps libre que les quelques heures auxquelles elles ont droit par semaine.

«Oh ! les servantes ne sont plus comme jadis, disait en se plaignant la femme cultivée et intelligente d'un de nos amis libéraux. Imaginez-vous, j'ai surpris une de mes domestiques qui emportait une paire de bas de nylon que j'avais jetée. Elle voulait sortir avec mes bas en nylon! Décidément, nous verrons bientôt les bonnes porter des chapeaux tout comme nous! »

Cet état de guerre semble s'être intensifié récemment, au point que les hommes s'en plaignent. Mais il ne faut pas aller bien loin pour en trouver les raisons. En premier lieu, on commence maintenant à trouver du travail dans d'autres secteurs. De nouvelle usines apparaissent qui ont besoin de main-d'oeuvre féminine et bien que les femmes y soient mal payées et accablées de travail, elles échappent cependant à la surveillance constante qui les poursuit jusque dans leurs lits quand elles travaillent à domicile. En outre, la ménagère moyenne doit faire durer son argent davantage. Pour ces repas compliqués et ces belles apparences, doit suffire un salaire d'à peine 700 francs par mois, ce qui signifie qu'on ne peut gaspiller.

Extrait de Le Portugal de Salazar -Peter Fryer et Patricia McGowan Pinheiro Editions Ruedo Iberico 1963. p48 à 53

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