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quarta-feira, 30 de abril de 2014

Portugal : des déserteurs et des réfractaires prennent la parole : Juillet-Août 1974

Portugal : des déserteurs et des réfractaires prennent la parole

Revue Marge - n°2 Juillet-Août 1974.


Texte réalisé par un groupe informel de camarades déserteurs ou insoumis portugais, ils se sont réunis pour manifester leur opposition aux positions du PC et du PS qui réclament la rentrée dans l’armée, et des maos qui demandent l’intégration dans l’armée pour ensuite déserter avant le départ en Afrique. Ce texte sera distribué au Portugal mais nous souhaitons également le faire connaître généralement car il s’oppose à une situation qui n’est pas strictement portugaise.

TRAVAILLEURS, SOLDATS ET MARINS, POUR QUE NOS POSITIONS SOIENT BIEN CLAIRES ET POUR QU’AINSI NOUS NOUS DISSOCIONS DE CE QUI SEMBLE SE GÉNÉRALISER :

Nous, déserteurs et réfractaires des Forces Armées de l’État portugais, travailleurs sala­riés, nous affirmons ce qui suit comme étant notre conviction :

Notre désertion et refus d’incorporation ont un contenu essentiellement anti-capitaliste. La conséquence de cet acte, qui dans certains cas nous a même transformés en travailleurs, nous a amenés à dépasser notre cas individuel : le refus des Forces Armées pour arriver à une critique de la société telle quelle est organisée : sur l’exploitation du travail salarié.

Vivant parasitairement de l’exploitation des classes travailleuses, l’armée est, en toutes les sociétés sans exception, une ma­chine "trituratrice" d’hommes et a comme fonction le maintien de l’ordre social existant et la défense de la classe dirigeante de chaque pays et de ses intérêts nationaux dans la confrontation avec ceux des classes dirigeantes des autres pays. L’armée est l’ins­titution où les jeunes ouvriers souffrent de la première domination organisée et implacable de la classe dirigeante. Ceci est aussi vrai dans les pays de capitalisme (ou socia­lisme) d’état : URSS, Chine, Cuba, Nord-Viet-nam, Albanie, etc.

Dans le monde actuel, divisé en deux blocs capitalistes (occidental et d’état) apparemment antagoniques, aucun pays ne peut se développer indépendamment mais seule­ment sous le contrôle d’un de ces blocs. Tout le développement implique ainsi l’organisa­tion de la société en classes, basée sur le travail salarié d’une majorité de la population au profit d’une minorité. Dans ce sens, l’In­dépendance Nationale ne constitue pas une étape progressiste pour l’émancipation des travailleurs mais seulement la continuation de leur exploitation sous une forme plus pro­fitable pour le capital. D’ores et déjà, l’orga­nisation des Mouvements nationalistes est tributaire de ces limites et se repose sur tes vieux schémas de division sociale du travail, de pouvoir et de décision. Les Forces Ar­mées de ces mouvements sont aussi oppressives que les portugaises, vivant en grande partie de l’expropriation de la misérable pro­duction agricole des paysans locaux et de "l’aide" des pays de capitalisme d’état, le­quel n’est que la cristallisation de l’exploita­tion des travailleurs de ces pays. Du point de vue des classes travailleuses, les res­semblances entre les deux sont plus grandes que les différences.

Dans les colonies portugaises, les organisations nationalistes expriment le projet d’une petite et moyenne bourgeoisie locale qui aspire à l’indépendance nationale comme cadre politique et social de sa domination économique. Après l’indépendance, la tâche de ces organisations est celle de gérer et de développer l’accumulation de l’exploita­tion avec "l’aide" d’un des deux blocs ca­pitalistes mondiaux. La possibilité plus ou moins proche d’un "transfert de pouvoir" des mains des colonialistes à celles des or­ganisations nationalistes fait, dès maintenant, apparaître des luttes intestines au sein de ces organisations, jetant dans la confusion tous ceux qui voyaient en elles "l’intransi­geance révolutionnaire".

Dans cette situation-là, la révolte des populations rurales contre la misère progressive et la destruction des conditions de pro­duction traditionnelles, tout comme celle des travailleurs surexploités des zones urbaines, ne peuvent être résolues avec une Indépendance. Les organisations nationalistes, une fois au pouvoir, n’auront à offrir que l’appel (auquel suivra la répression) à des "sacri­fices" pour la construction de la patrie bien-aimée ! Que de similitudes avec la tactique de la gauche portugaise au pouvoir !

Cela ne signifie pas que l’esprit de ré­volte contre les colonialistes (blancs, mais aussi dans certaines circonstances métis ou créoles ou asiatiques) de larges couches des peuples africains de ces territoires ne soit pas digne de notre plus grand respect. Cet esprit-là, les mouvements nationalistes peu­vent plus ou moins bien l’exprimer dans la lutte contre la domination portugaise. Et, de toutes façons, des expressions de révolte radicale - comme celle de mars 1961 au nord de l’Angola avec son extrême violence - ont eu te sens de la reconquête d’une dignité essentielle écrasée brutalement par une oppression et une exploitation séculaire.

Dans ta logique de tout ça, nous, déserteurs et réfractaires, disons :

Nous refusons tout ou quelconque incor­poration ou ré-incorporation. Nous considérons illusoire l’attitude qui consiste à penser qu’il est possible d’aller aujourd’hui aux Forcer Armées pour les mîner. La machine militaire écrasera toutes les tentatives en ce sens. Elle acceptera seulement l’intégration au projet ré­formiste du mouvement des Forces Armées. C’était dans cette perspective que notre "cri­me a été pardonné" : pour que nous puissions aller "aider à la reconstruction nationale". Nous refusons une telle "aide", laquelle n’est que l’acceptation de la société telle qu’elle est. Nous répondons : "Nous n’avons pas de devoir envers une société qui ne nous donne pas d’autre droit sinon celui de l’accepter com­me elle est." En tant que travailleurs, cela a été notre position dans les pays où nous nous sommes exilés ; elle sera la même au Portu­gal. Étant obligés de nous vendre pour vivre, nous n’avons aucune raison de donner une pré­férence à un patron plutôt qu’à un autre, tant pour la couleur de son drapeau que pour la langue qu’il parle.

Nous refusions d’être complices de la colonisation, nous refusons maintenant d’être complices de la décolonisation, sous n’impor­te quelle forme : service civil, coopération dans les colonies après l’indépendance, etc. Dans ce sens, nous disons à tous ceux qui se trouvent dans les Forces Armées, dans les co­lonies, et qui demandent plus ou moins ouver­tement que "ce soit maintenant les déser­teurs et réfractaires qui viennent ici se battre à leur tour", qu’une telle attitude sadique ré­vèle qu’ils reconnaissent, en ayant accepté la guerre, avoir été utilisés par le système. En ce qui nous concerne, nous continuerons d’assu­mer notre position.

Nous refusons le service militaire tel qu’il sera réorganisé après la fin de la guerre, en une armée de guerre civile, orientée vers la répression de la classe ouvrière et le maintien de l’ordre social intervenant dans les grè­ves et conditionnant les jeunes ouvriers à se soumettre à la hiérarchie, aux structures du pouvoir et à la discipline aveugle et avilis­sante.

La fonction naturellement répressive de l’armée a déjà commencé à se révéler ouver­tement : contre les prisonniers du Limoeiro (une des prisons de Lisbonne), les grévistes des postes et de l’usine Soponata.

Nous n’appuyons pas et nous sommes solidaires d’aucune organisation nationaliste qui se dit représentante des peuples oppri­més dont l’exploitation continuera après l’in­dépendance sous une nouvelle domination de classe. D’ores et déjà, notre sympathie va vers les révoltés des prisons de Luanda et de Lorenço Marques, vers les grévistes du port de Lourenço Marques et d’autres régions urbai­nes.

Dans l’immédiat, nous affirmons notre soli­darité :

A tous actes de subversion réelle contre la machine militaire au Portugal, qui vont au-delà du simple appui au nouveau gouverne­ment. C’est le cas de l’agitation dans Ses casernes, du refus des honneurs militaires, et autres formes de discipline, du refus collectif des marins du bateau "PERO ESCOBAR" (dans le port militaire de Lisbonne) à prendre la mer. et de la décision de certaines garni­sons de a Guinée d’abandonner leurs postes, etc. Seuls de tels actes peuvent mener à la fin immédiate de la guerre et à une conver­gence avec les classes travailleuses en lutte, rendant impossible l’utilisation des Forces Ar­mées contre le mouvement de classe.

A toutes les actions qui visent l’insou­mission totale, le droit de refus de participer aux Forces Armées au Portugal, comme dans d’autres pays, où un tel mouvement se déve­loppe.

A toutes les actions visant la libération immédiate de tous les prisonniers de guerre, qu’ils soient dans les prisons portugaises ou dans celles du PAIGC, FRELIMO. etc.

A toutes les actions visant la création du droit de discussion politique réelle et d’organisations à la base des soldats et des ma­rins, dans toutes les Forces Armées du mon­de, au Portugal comme en Russie, en France comme en Chine, dans celles du MPLA com­me celles du FRELIMO. Nous sommes donc solidaires des tentatives faites par les élé­ments plus radicaux du Mouvement des For­ces Armées, comme nous le sommes des ma­rins français prisonniers à Toulon à cause de leur action dans ce sens. Que tous ces actes soient partie intégrante de la lutte des travailleurs du monde pour leur émancipation totale, par l’abolition des États et des nations et de l’exploitation du salariat. Qu’une nouvelle société soit construi­te par l’action autonome des producteurs sur les ruines de la vieille où l’administration des hommes, considérés comme des objets, soit remplacée par l’administration des objets par les hommes, enfin maîtres de leur vie et de leurs actes. Simples déserteurs des forces armées, nous sommes aujourd’hui DÉSER­TEURS D’UN ORDRE SOCIAL contre lequel nous luttons quotidiennement. Tout le reste demeure au-deçà de notre acte initial et de ses conséquences.

Juin 1974 - "Collectif Déserteurs de l’Ordre Social Régnant".

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