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quinta-feira, 27 de março de 2014

Sur la lutte des classes au Portugal (1969)


Sur la lutte des classes au Portugal (1969)


Il est extrêmement rare de trouver dans la littérature révolutionnaire internationale des références à la situation de la lutte des classes au Portugal. Mis à part quelques communiqués d'organisations se réclamant d'un anti-fascisme obtus, les luttes de la classe ouvrière portu­gaise et des secteurs estudiantins les plus avancés sont totalement inconnues. C'est la raison pour laquelle nous avons jugé utile de donner dans les limites de quelques pages, une idée générale de la phase actuelle de ces luttes et de son impact croissant dans la réalité sociale portugaise.

Il y a lieu, tout d'abord, d'indiquer sommairement les étapes les plus marquantes du développement capitaliste au cours de ces dernières années. Après une longue période de "conditionnement industriel", de stabilisation relative des prix et de blocage, voire de diminution, des salaires - période qui débute avec l'intervention financière étatique, qui caractérisa l'avènement de Salazar (coup d'état du 28 Mai 1926), et qui se prolonge, grosso modo, jusqu'à la 2e guerre mondiale - le capitalisme portugais a commencé à poser dès la fin de la guerre les premiers jalons d'une industrialisation timide, mettant à profit les réserves accumulées pendant la guerre (fournitures diverses aux différents belligérants, notamment des minerais rares; hausse des prix des produits colo­niaux, etc). La décennie de 50 a vu la lente installation de l'infra­structure industrielle sous la direction du capital financier, en liai­son étroite avec le capitalisme international. Vers les débuts des an­nées 60 - avec le déclenchement des guerres coloniales (Angola, 1961), agissant comme un coup de fouet - le processus est entré dans un rythme accéléré, très vite renforcé par les devises apportées par les touristes et envoyées, notamment de France, par les travailleurs émigrés (dont le nombre s'est élevé, pour la France seule, à plus de 300 000). Ces deux apports s'élèvent à l'heure actuelle à plus de 400 millions de dollars par an.

L'afflux de capitaux étrangers, attirés par les bas salaires et par te faible taux d'imposition, n'a pas manqué de contribuer à la restructuration de la production et du commerce extérieur. La part du produit agricole dans le PNB descend à 25% en 1960 et peut-être à 15% à l'heure actuelle; de même la part des produits manufacturés dans l'exportation passe de 1/3 en 1954 à 2/3 en 1966. Le PNB a fait un bond de 150% depuis 15 ans. La demande en matière de main d'oeuvre tant soit peu spécialisée et le dépeuplement des campagnes (par l'émigration et le service militaire, la population agricole passe de 50% en 1950 à 40% en 1960 et ne doit pas dépasser 25% en 1970) aboutissent au déblocage des salaires dans la région de Lisbonne, les salaires industriels ont augmenté de plus de 70% de 1958 à 1965; dans les campagnes le salaire moyen a augmenté de 175% en 10 ans. Seules les réserves monétaires et les investissement industriels ont permis jusqu'à présent de garder un cer­tains contrôle sur un processus inflationniste.

Grace à ces différents apports, la balance des paiements est devenue régulièrement bénéficiaire depuis 1965, au moment même ou les exportions augmentent plus vite que les importations. L'extinction progressive des zones d'autosubsistance, la liquidation des secteurs les plus arriérés de l'agriculture, se poursuit à un rythme accéléré. On assiste notamment au remplacement des vieilles productions céréalières par la production de fruits et de légumes (tomates) et le reboisement (pour l'indus­trie de la pâte à papier); la mécanisation et les ouvrages d'irrigation se font avec la participation massive de l'Etat. Simultanément des industries de base s'implantent dans les régions de Lisbonne-Sétubal, Porto­ -Braga, Aveiro-Coimbra: sidérurgie, métallurgie, automobile (montage), chantiers navale, chimie et pétro-chimie, électronique, pâte à papier, plastiques, etc. Par contre, le textile (employant le plus gros contingent de main d'oeuvre - 125.000 ouvriers - dans des entreprises de faible-taille), les conserves de poissons, le liège, etc, périclitent.

Dans une période relativement courte, la classe ouvrière est devenue plus du tiers de la population active, soit bien plus d'un million de travailleurs. Son âge moyen est de moins de 30 ans et son recrutement met côte à côte - dans une sorte de "mélange explosif" - des ouvrier, avec une ou deux générations d'usine et des travailleurs récemment émigrés de la campagne où formaient l'énorme et combative armée des prolétaires ruraux (75% de la population agricole) avec de fortes traditions de lutte (grèves victorieuses pour les 8h de travail en 1962). Il convient de rappeler que cette classe s'est formée en dehors de toute institutionnalisation syndicale et politique, et que l'absence de syndicats - voulue à l'époque par la classe exploitante - a amené le prolétariat à chercher et à développer ses formes propres de lutte, et à se donner des embryons d'organisation autonome. Une des questions essentielles avec laquelle nous sommes déjà confrontés est donc de savoir comment se placent ce proléta­riat industriel et ses luttes dans le contexte politique, économique et social portugais.

Il va de soi que l'évolution récente de l'implantation capitaliste au Portugal n'est pas sans entraîner les groupes dominants dans de multiples contradictions. La situation actuelle doit être caractérisée comme une crise de reconversion et d'adaptation à de nouvelles modalités d'extrac­tion et de réalisation de la plus-value, crise qui se déroule avec tout un cortège de "conflits sectoriels” de difficultés aussi bien au niveau des différentes régions qu'au niveau des différentes branches. Étant donné le lieu secondaire et le rôle "relais" que la bourgeoisie locale tient par rapport au grand capital international, le développement récent du Portugal est d'une extrême fragilité: la structure du marché mondial impose qu'une partie importante de la plus-value soit réalisée à l'intérieur des frontières (d'où l'importance qu'est en train de gagner l'idéologie du "marché interne") et dans les territoires sous domination coloniale ("espace commun portugais"). Le déclenchement des guerres coloniales a eu pour conséquence une “mise en valeur" frénétique des ressources des colonies, frénésie à laquelle participent en grande échelle les capitaux internationaux: en Angola surtout, on assiste à l'heure actuelle à une vé­ritable "ruée" qui est en train de faire sortir du néant des usines, des puits de pétrole, des routes et des chemins de fer, etc; au Mozambique, on vient enfin d'adjuger le projet du plus grand barrage du monde (Cabora-Bassa). Et l'on peut penser que le capitalisme portugais essaie de se donner ici un "supplément" d'accumulation primitive afin de financer - dans la métropole - une totale reconversion (accroissement, diversification rationnalisation) de la production qui lui permettrait, ultérieurement, d'envisager une solution néo-coloniale en conditions favorables de concurrence avec les monopoles internationaux dans ces marchés sur lesquels il ne détiendrait plus le même contrôle (politico-administratif). Cette Issue à la guerre dépend, bien entendu, de la capacité des mouvements nationalis­tes à imposer une solution militaire (ce qui demeure très improbable, en tout cas à court terme), mais elle dépend aussi de l'accroissement de la puissance des couches bourgeoises blanches "angolaise" et "mozambiquaine" qui auraient certainement le soutien de l'Afrique du Sud et de la Rhodésie dans une tentative de sécession blanche en cas de "négociation" entre le gouvernement de Lisbonne et les nationalistes noirs. Le cas de la Guinée dite portugaise est différent: ici la victoire militaire des nationalis­tes noirs apparaît déjà comme probable et comme devant déboucher sur une situation similaire à celle de la Guinée ex-française.

Cette évolution de l'infrastructure productive a impliqué une redéfinition des structures politiques. La mort politique de Salazar et l'avène­ment de Caetano n'ont fait que mettre à nu et accélérer un processus déjà amorcé du "vivant" du vieux dictateur. Au même temps que Caetano a com­mencé à faire venir à lui tout un secteur de technocrates "libéraux" (où la démocratie-chrétienne joue un rôle non négligeable: M.Salgueiro, secrétaire à la planification; M.Martins, secrétaire à l'industrie; voire M.Pintado, secrétaire au commerce, ancien conseiller de la plus puissante ban­que portugaise), le nouveau gouvernement s'est donné pour tache d'installer, au moyen d'une "libéralisation" soigneusement mesurée, un cadre ins­titutionnel capable de résorber les "conflits" présents et ceux que la bourgeoisie sent déjà venir. En effet la classe dirigeante a devant soi non plus une classe ouvrière numériquement faible et disséminée dans une multitude de petites unités comme en 1926, ou même il y a 20 ans, mais une classe ouvrière jeune et combative, sans qu'entre les deux prennent place ces "interlocuteurs valables" dont le patronat a besoin pour résoudre les problèmes de la "planification" (planification de la main d'oeuvre et des salaires notamment) et pour éviter que les "conflits du travail" ne "dégénèrent" en guerre de classes.

De l'avis de la Chambre Corporative sur la nouvelle loi des syndicats (juin 1969):
   “...Nous sommes toujours dans la même situation, à savoir: un nombre réduit de syndicats efficaces, la dissémination des travailleurs dans une multitude de petits organismes qui ne réussissent pas à se doter de dirigeants à la hauteur des fonctions ni de services compétents, enfin, qui ne jouissent pas parmis les travailleurs du prestige dont ils ont besoin car ils n'ont pas la capacité de résoudre les problèmes de ceux qu'ils représentent ni n'apparaissent aux yeux des organisations patronales comme des interlocuteurs valables, puisqu'il est connu que même si le dialo­gue pouvait être intéressant ce n'est pas dans le syndicat que réside le centre de décision...

Le manque de confiance des travailleurs dans leurs syndicats donne par­fois lieu à ce que leurs intérêts, leurs aspirations, s'expriment d'une façon indisciplinée, débordant le syndicat (sic) et se présentant sous la forme de groupes solidarisés par des nécessités communes et qui peuvent être facilement amenés vers de pures activités de revendication que l'on ne saurait admettre..."

Du Président du Conseil, sur le même question:
"...Le problème est maintenant de savoir si ces associations (les syndicats) doivent avoir lieu à l'intérieur de l'État ou bien à l'extérieur, c'est-à-dire, vraisemblablement contre lui..."


Les organes corporatifs (d'inspiration mussolinienne) ont fait leur temps depuis belle lurette. Il est donc tout à fait faux de prétendre se référer aujourd'hui à la réalité sociale portugaise en termes de "fascisme” concept opaque et immobile, dont l'utilisation ne rend pas compte de l'évolution de la société portugaise et donc des contradictions réelles de la période présente. De même, les "analyses" de la section portugaise de la bureaucratie stalinienne (PCP), en caractérisant la situation actuel­le comme un "salazarisme sans Salazar: sont des formules vides qui ne ca­chent plus une politique de collaboration de classe: le PCP en est à par­ler de "révolution démocratique nationale" et à réclamer des "élections honnêtes" dans le respect de la légalité de la Constitution de 33" (élaborée, soit dit en passant, entre autres, par l'actuel Président du Conseil, et votée... on sait comment ! ).

Lorsque nous rechassons avec la plus grande vigueur la théorie (?) du "front anti-fasciste” nous n'oublions pas le caractère violemment policier du régime portugais: la répression a été et demeure brutale, mais elle est devenue depuis des années de plus en plus sélective, visant beaucoup plus à isoler les "irrécupérables" (quelques permanents du PC, des militants "pro-chinois" du FAP et des activistes de la LUAR, ainsi bien entendu que quelques animateurs ouvriers ou ruraux qui se sont mis à la tète de mouvements de grève ou de protestation) qu'à "frapper tout un peuple" comme le prétendent les professionnels de l'anti-fascisme. La preuve en est donnée par la libération ces derniers temps de tous les "démocrates" (socialistes, chrétiens, etc), voire de quelques permanents du PC. Cette "sélectivité" est bien indiquée par ce fait qu'au moment même où l' opposition traditionnelle jouit de la liberté. de tenir ses assises publiques amplement décrites dans la presse, et s'apprête à présenter des candidats aux législati­ves de Novembre prochain, la PIDE poursuit sans pitié les membres de la LUAR, auteurs de quelques coups de main réussis (la PIDE a assassiné l'étudiant Daniel Teixeira, de la LUAR, et demandé l'extradition, auprès du gouvernement espagnol, de Eduardo Cruzeiro et de Inácio Palma, arrêtés en Espagne; ce dernier, qui est le chef de cette organisation, venait d'être condamné à 15 ans de prison plus des "mesures de sécurité", c'est-à-dire à la perpétuité, pour le "hold-up" de la banque du Portugal à Figueira da Foz, mais il avait réussi à s'évader pour se faire arrêter à nouveau en Espagne il y a quelques jours). Bref, pour fermer cette parenthèse sur le caractère policier du régime portugais, on doit enregistrer et tirer les conclusions qui s'imposent du fait que le ministre de l'intérieur a pu se vanter récemment qu'il n'y avait que quelques 120 ou 150 prisonniers politiques au Portugal à l'heure actuelle !

Il faut donc se rendre bien compte que depuis déjà des années, le gou­vernement portugais s'éfforce - avec succès - de remplacer la répression sauvage et indiscriminée par un système de contrôle, de pré- et auto-ré­ pression, auquel les démocraties occidentales n'ont rien à envier. Les intellectuels - qui pourtant fournissent partout une part importante des victimes de la répression - jouissent à l'heure actuelle d'un statut relativement privilégié qui les met pratiquement à l'abris de l'arbitraire policier: le "délit d'opinion" en tant que tel, n'est pratiquement plus puni; la censure, de son côté, relâche ses mailles et restreint au minimum le nombre des questions tabou.

Au-delà des campagnes plus ou moins démagogiques et pleurnichardes en faveur de l'amnistie, de la liberté d'expression, etc,. l'opposition traditionnelle (PC inclus) et le secteur "libéral" de la bourgeoisie sont déjà d'accord sur un premier point: la nécessité de créer, le plus vite possi­ble, des syndicats dans lesquels les travailleurs pourront "se faire en­tendre" par la voix de leurs "représentants légitimes; faute de quoi... des explosions "gauchistes" "anarchisantes” auront lieu.

En effet, vu l'étroitesse de l'espace qui sépare, dans ce contexte, l'"économique" du "politique" depuis Juin 1968 que de telles "explosions" se succèdent dans les principaux centres industriels. Dans cette courte pé­ riode, des dizaines de mouvements de grève et de revendication se sont déclenchés, dans les grandes et moyennes entreprises industrielles ainsi que dans les services. Le coup d'envoi a été donné le 1er Juillet 68 lorsque les employés des transports urbains de Lisbonne (tramways et autobus) se sont mis en grève pour une augmentation de salaires (ils demandaient 5F par jour). Devant la répression policière qui les force à évacuer un dépôt occupé, ils trouvent de nouvelles formes d'action qui se rapprochent de la grève-active: pendant quelques jours ils refusent de faire payer les usagers. La population prend ainsi rapidement connaissance du mouvement et lui manifeste sa solidarité. Devant la menace de l'élargissement du mouvement (au métro, à la Cie privée de transports Eduarto Jorge) le gou­vernement force la direction anglaise concessionnaire à céder: une augmentation de 3F50 par jour est accordée. Depuis ce sont les postiers et les cheminots; ces derniers exigent de fortes augmentations de salaires et, parmis d'autres revendications, ils demandent que "tous les textes offi­ciels les concernant (décrets, lois, circulaires, etc) soient écrits dans un vocabulaire qu'ils puissent comprendre" ! L'augmentation moyenne obte­nue par les cheminots fut de 16% (indirectement proportionnelle aux salaires). Ajoutons encore que les syndicats officiels ont été laissés totalement à l'écart de ces mouvements, aussi bien par les travailleurs que par l'administration.

En Février 69 le mouvement passe à la métallurgie et à l'automobile. La FORD et la GENERAL MOTORS font grève avec des tentatives d'occupation; l'agitation gagne les chantiers navals de PARRY & SON et LISNAVE; dans ce dernier, appartenant au plus puissant groupe portugais - la CUF - la direc­ tion cède aussitôt afin d'éviter l'élargissement aux autres branches du "holding" (plus de 50.000 ouvriers); des grèves dures ont lieu chez COVINA (vitres, dépendant de St-Gobain) et à la SOREFAME (constructions métallo­ -mécaniques, avec des capitaux français également). Dans l'ensemble, près d'une centaine d'entreprises sont touchés par l'agitation: le patronat tend à céder, souvent sous la pression du gouvernement lui-même, et la répression n'est pas brutale. Drôle d'État "fasciste" qui parle déjà (par les voix des ministres des Corporations, c'est-à-dire du Travail, et de l'Intérieur) de grèves justifiées et de grèves injustifiées, allant jusqu' à accuser certains patrons d'"incurie" ou d'"égoisme"; ceci dans un pays ou la grève est interdite par la loi !

Le plus important à retenir de tout cela c'est la remarquable combativité de cette jeune classe ouvrière. Dans la grande majorité des cas, les ouvriers se sont auto-organisés, créant dans la lutte et pour la lutte les organes dont ils ont eu besoin. Il serait évidemment prématuré de parler d'une classe auto-organisée; en tant que classe, le prolétariat portugais reste en effet à s'organiser, mais les luttes récentes ne laissent plus de doutes quant à sa volonté et à ses capacités. Il n'en reste pas moins que, si les luttes actuelles sont une école pour la masse des ouvriers, il est en train de se constituer parmis elle une fraction "aristocratique" qui risque de servir de relais à l'implantation et au renforcement des différentes organisations réformistes on assiste aussi à la naissance de - tout un tas "d'avant-gardes" prêtes à... prendre la direction du proléta­riat dans le syndicalisme institutionnalisé et dans la voie électorale, comme ils l'auraient fait il y a seulement dix ans. La généralisation de la critique du réformisme par les militants forts d'autres expériences Mai-Juin 68), la radicalisation déjà amenée par la lutte elle-même, rendront l'opération plue délicate encore.

Il est important de parler ici de l'influence que le mouvement de Mai a eu parmis la jeunesse étudiante portugaise. Ce mouvement étudiant, enco­re plus marqué par son origine de classe qu'en France, est dans une phase de croissance: à l'augmentation des effectifs (le secondaire a triplé en 10 ans; le supérieur a doublé) a correspondu un "saut qualitatif”. Après quelques forts mouvements d'essence corporatiste jusqu'au mois de novembre 68, le mouvement perd cet aspect pour commencer à se radicaliser. De petits groupes, encore sans liaison organique, se créent par-ci, par-là, posant le problème de l'action politique et commençant même à agir: mani­festations contre la guerre coloniale, à Lisbonne, à Porto. Les journaux et les livres sur Mai circulent, on lit beaucoup, on diffuse tout ce qui arrive de Paris, la bourgeoisie, le PCP parlent "d'imitation de l'étranger" de "snobisme", le gouvernement de "propagande anarchiste".

Actuellement, la lutte de la classe ouvrière continue. Des grèves récentes ont eu lieu chez FIAT et VOLKSWAGEN. A Coimbra, l'Université est fermée par la police à la suite des manifestations de rue qui ont fait 5 blessés dont un très grave. La classe dirigeante essaie par tous les moyens de rendre au peuple confiance dans le système, les élections sont à revaloriser. Dans un pays où pendant 40 ans les élections même bourgeoises) ont été inexistantes, ce sont maintenant l'”oppositions” et le gouvernernent qui, ensemble, veulent y faire croire.

Mais le capitalisme portugais est noyé dans une multitude de problèmes: comment demander aux gens qu'ils aient confiance dans un système incapable de résoudre la plus grave question de la société portugaise actuelle: la guerre coloniale? C'est ici qu'il faut faire éclater les contradictions de la classe dirigeante, c'est sur la base de ce "maillon faible" que la lutte des étudiants tend à rejoindre la lutte de la classe ouvrière.

Certains sont peut-être au courant par les dépêches des journaux, de la lutte en cours à l'Université de Coimbra (8500 étudiants), mais ce qui est systématiquement caché, c'est la radicalité des actions menées par la masse des étudiants. Alors que les dirigeants des associations - depuis celles influencées par la social-démocratie jusqu'à celles où dominent les tendances "maoistes" - s'accrochent jusqu'à l'ennui aux thèmes d'autonomie universitaire, de réforme de l'enseignement, pour une "université nouvelle" etc, la base a débordé dans l'action ces mots d'ordre en bousculant le président de la République et en le traitant de fils de p...; en affrontant physiquement les forces répressives et en obtenant la libération des camarades arrêtés; en instaurant un régime d'assemblée générale permanente dans les Facs occupées, enfin, en boycottant les examens à une écrasante majorité (95%). Le président de la vétuste Association Académique de Coimbra ne pouvait pas l'avouer plus clairement: "...Cette crise nous a surpris dans une période d'organisation.... les structures mêmes de l'AAC é­taient encore dans cette phase initiale. La crise a fait sauter tout ça... L'AAC a cependant réussi à donner des mots d'ordre et à diriger le mouve­ment, encore qu'imparfaitement ce qui fait qu'il y a eu... certains conflits de positions et une interprétation incorrecte des compétences des différentes structures..."

Quand à la nature de ces "conflits" et de ces "interprétations incorrectes" notre brave président nous renseigne de nouveau à merveille: "Nous - les dirigeants de l'AAC - avons étê accusés... de nous limiter à une ac­tion trade-unioniste..." On ne saurait mieux dire !

Le même document de la "commission pro-association de la Fac de Médecine de Lisbonne" rapporte - sans se rendre compte du changement qualitatif que de tels faits ont introduit dans la nature même de la lutte dans l'univer­sité - que dés les premières heures de l'occupation... il y a eu des mee­tings dans les couloirs et des étudiants que l'on n'avait jamais vu dans l'action montaient sur des chaises et discutaient des événements” Il est également signalé la participation massive des étudiants - ce seul fait en dit long sur ce qui sépare le mouvement actuel des souvenirs mystificateur des luttes de 1956 et de 1961-62, entretenus par les dirigeants réformis­ tes des associations !

UN FOSSÉ PLUS PROFOND ENCORE sépare les actions actuellement en cours dans les Lycées et les Écoles Techniques des timides tentatives organisa­tionnelles de 61-62, même si le Mouvement Associatif des Étudiants de l'Enseignement Secondaire de Lisbonne (MAEESL) se réclame de la "tradition". Cela n'empêche que le dernier numéro de leur petit journal (Mai 1969) constitue véritablement une bouffé d'air frais dans toute cette littérature ! Alors que le président de l'AAC en est à se défendre des accusations d"'anarchie" et de "négativisme" et à demander respectueusement l'autonomie d' l'université, les jeunes éleves des Lycées et des Écoles Techniques ont déjà compris que la critique de l'enseignement n'est qu'un moment de la contestation globale du système. Et lorsqu'ils publient le manifeste de la SEXPOL (W.Reich) et accordent la moitié de leurs pages à la dénonciation de la répression quotidienne à l'école, et en particulier celle que subissent les filles, ils laissent loin derrière le "corporatisme" des dirigeants des associations étudiantes. D'ailleurs, la police sait faire la part de choses qui commence à arrêter depuis quelque temps plusieurs lycéens !

UN SILENCE PUDIQUE CONTINUE TOUTEFOIS A ENTOURER LA QUESTION DE LA GUERRE COLONIALE. Mais le gouvernement en menaçant déjà d'envoyer au front les “contestataires" se chargera malgré lui de créer une dynamique qui pousse inexorablement les jeunes vers une résistance à la guerre coloniale de plus en plus active, dans la ligne des manifestations de rue déjà menées par les étudiants de Lisbonne ces derniers temps. C'est sur cette base que tend à avoir lieu la liaison des jeunes étudiants avec les travailleurs dans un front commun contre le système.

IL EST DONC TEMPS D'ESSAYER DE TIRER QUELQUES CONCLUSIONS générales de cette situation et d'en finir, à la fois, avec les thèses de ceux qui sou tiennent que le gouvernement Caetano n'est que la continuation pure et simple du "salazarisme" et se refusent à apporter le moindre changement à l'idéologie d'un "front national anti-fasciste" bien entendu introuvable; et avoir les agissements de ceux qui se sont déjà installés dans la "libéralisation” et tiennent publiquement leurs assises ultra-réformistes au congrès de Aveiro (Mai dernier), en attendant de se présenter aux prochaines législatives dans l'espoir que le gouvernement leur abandonnera une demi-douzaine de sieges et quelques libertés toutes formelles!

LE PROBLEME NE SE POSE DONC PAS EN TERMES DE "LIBÉRALISATION" OU "PAS DE LIBÉRALISATION", mais bel et bien en termes de lutte de classes. Le seul Front anti-gouvernemental possible est donc le front anti-capitaliste, c'est-à-dire celui qui existe déjà en puissance à partir du moment où la classe ouvrière a commencé à se battre sur son terrain - la lutte contre l'exploitation - et à se donner des formes d'auto-organisation dans les­quelles les vieux appareils de l'"opposition" n'entrent pratiquement pour rien; et que, de leur côté, les élèves et étudiants se sont mis en action, depuis la grève de Décembre 68 à Lisbonne jusqu'à la lutte actuelle de l'Université de Coimbra, sur des positions d'une radicalité qui les mettent directement aux prises avec les fondements du régime capitaliste.

Il va sans dire que l'immobilisme électoraliste de l'opposition traditionnelle - des "libéraux" au PC - est à l'heure actuelle le meilleur atout dont Caetano dispose pour maîtriser la situation extrêmement critique du capitalisme portugais dans la présente période.

C'est dans ce contexte que les minorités les plus radicales sont appelées à se regrouper, et à soutenir et faire connaître les formes organisationnelles autonomes que le prolétariat s'est déjà données, de façon à ce que celles-ci s'élèvent, de radicalisation en radicalisation, jusqu'à sa plei­ne réalisation. Le problème de la liaison des minorités plus radicales avec l'ensemble de la classe, sur la base de la lutte, est déjà à l'ordre du jour. Les conditions générales du dépassement révolutionnaire du système capitaliste mûrissent chaque jour à l'échelle mondiale.

Au Portugal, de par ses conditions spécifiques, de par l'extrême exaspé­ration des contradictions de la société, le prolétariat portugais sera bientôt appelé à assumer ses taches historiques.



"CADERNOS DE CIRCUNSTANCIA"

Juillet 1969

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